Jésus est-il simplement immortel et au Ciel ?

Lorsque nous parlons de Jésus ressuscité, nous utilisons souvent des expressions très simples : Jésus est vivant, Jésus est immortel, Jésus est monté au Ciel et siège auprès du Père.

Ces paroles sont vraies. Elles nous permettent d’approcher avec des mots humains une réalité qui nous dépasse. Pourtant, si nous nous arrêtons à l’image d’un Jésus devenu immortel et vivant quelque part dans les hauteurs célestes, nous risquons de ramener la foi chrétienne à une représentation religieuse que l’humanité connaît depuis l’Antiquité.

Or la foi chrétienne est beaucoup plus audacieuse, et peut-être même beaucoup plus impertinente. Elle ne nous demande pas seulement de croire qu’un homme a vaincu la mort et qu’il habite désormais dans le Ciel. Elle nous révèle que Jésus est le Fils éternel, qu’il vit dans la communion du Père et de l’Esprit Saint, qu’il demeure au milieu de ceux qui se rassemblent en son nom et qu’il peut faire de notre propre âme une demeure de la Sainte Trinité.

Depuis l’Antiquité, les hommes imaginent les dieux dans le ciel

Toutes les civilisations ont essayé de donner une demeure aux dieux. L’être humain a besoin de représenter ce qu’il ne peut ni voir ni saisir. Il regarde alors vers le ciel, les montagnes, les astres ou les lieux rendus inaccessibles par leur hauteur.

Les dieux du mont Olympe

Dans la mythologie grecque, Zeus et les autres divinités habitent le mont Olympe. Ils sont puissants, immortels et capables d’intervenir dans la vie des hommes. Ils aiment, se disputent, se jalousent, se vengent et gouvernent le monde depuis les hauteurs.

Chez les Romains, Jupiter règne également depuis le domaine céleste. Dans les traditions nordiques, Odin habite Asgard. Dans l’Égypte ancienne, certaines divinités sont associées au soleil, au ciel et au voyage des astres.

Ces traditions sont très différentes les unes des autres, mais elles traduisent une intuition commune : les dieux sont immortels parce qu’ils appartiennent à un monde supérieur, séparé de la condition fragile et mortelle des hommes.

Une représentation humaine qui peut aussi habiter notre foi

Il est donc très naturel que nous imaginions Jésus de la même manière : il serait ressuscité, devenu immortel, puis monté dans un lieu appelé le Ciel, depuis lequel il regarderait les hommes vivre sur la terre.

Cette représentation n’est pas absurde. Elle peut même constituer une première manière de parler de l’espérance chrétienne, notamment avec les enfants. Mais elle ne suffit pas à exprimer le mystère proclamé par l’Église.

Car Jésus n’est pas seulement un homme devenu immortel. Il est le Verbe qui était auprès de Dieu avant même la création du monde. Il est le Fils éternel, vrai Dieu et vrai homme.

Le Fils de Dieu n’a pas commencé à exister à Bethléem

La naissance de Jésus à Bethléem n’est pas le commencement de l’existence du Fils de Dieu. Elle est son entrée dans notre histoire humaine.

Celui qui naît de la Vierge Marie est le Verbe éternel. Il reçoit véritablement notre humanité, avec un corps, une intelligence, une volonté et une sensibilité humaines, sans cesser d’être Dieu.

C’est le mystère de l’Incarnation : en Jésus-Christ, la nature divine et la nature humaine sont unies dans l’unique personne du Fils. Jésus n’est donc ni un demi-dieu, ni un homme que Dieu aurait adopté, ni une divinité ayant seulement pris l’apparence d’un corps humain.

Il est pleinement Dieu et pleinement homme. Celui qui meurt sur la Croix est réellement le Fils incarné. Celui qui ressuscite est le même Jésus, mais son humanité est désormais glorifiée et définitivement libérée de la mort.

La Résurrection ne transforme pas Jésus en dieu immortel

La Résurrection ne signifie pas que Jésus aurait été récompensé après sa mort en devenant une divinité immortelle. Il n’avait pas besoin de devenir Dieu : il est éternellement le Fils.

Ce qui est nouveau, c’est que son humanité, passée réellement par la souffrance et la mort, est relevée, transfigurée et introduite dans la gloire divine. Le Ressuscité porte encore les marques de la Passion, mais la mort n’a plus aucun pouvoir sur lui.

Il ne revient pas simplement à la vie comme Lazare, qui devra un jour mourir de nouveau. Jésus entre dans une vie qui n’est plus soumise aux limites biologiques de notre existence terrestre.

La Résurrection concerne donc toute sa personne. Elle n’est pas la survie invisible de son âme tandis que son corps resterait abandonné au tombeau. Le Christ ressuscite avec son corps, mais avec un corps glorifié, entièrement saisi par la vie de Dieu.

L’Ascension n’est pas un voyage dans l’espace

Dans le Credo, nous proclamons que Jésus « est monté aux Cieux » et qu’il « est assis à la droite du Père ».

Ces paroles ne décrivent pas un voyage semblable au déplacement d’un corps dans l’espace. Jésus ne traverse pas les nuages pour rejoindre une région éloignée de l’univers où le Père l’attendrait assis sur un trône.

Le langage biblique utilise des images humaines pour exprimer une réalité divine. « Siéger à la droite du Père » signifie que le Christ partage la gloire, l’autorité et le règne de Dieu. Son humanité glorifiée participe pleinement à la gloire éternelle du Fils.

L’Ascension n’est donc pas l’histoire d’un Jésus qui s’éloigne. Elle manifeste que celui qui a partagé notre condition humaine vit désormais auprès du Père sans cesser d’être l’un de nous.

Le Ciel n’est pas d’abord un lieu

Nous parlons naturellement du Ciel comme d’un lieu. Nous disons que les défunts partent au Ciel, que Jésus est au Ciel ou que Dieu nous regarde du haut du Ciel.

Mais le Ciel chrétien n’est pas d’abord un endroit situé au-dessus de nos têtes. Il est la communion parfaite avec Dieu. Il est la participation à sa vie, à sa lumière et à son amour.

Cette différence est essentielle. Les dieux de l’Olympe habitent un lieu auquel les hommes ordinaires n’appartiennent pas. Le Dieu chrétien, lui, ne se contente pas de vivre loin de nous dans une demeure céleste. Il vient à notre rencontre et désire nous faire entrer dans sa propre communion.

Dieu est une éternelle communion d’amour

Le mystère de la Trinité ne signifie pas que les chrétiens croient en trois dieux réunis dans le même Ciel. Il n’y a qu’un seul Dieu, mais ce Dieu unique est Père, Fils et Esprit Saint.

Le Père se donne éternellement au Fils. Le Fils reçoit tout du Père et se tourne entièrement vers lui. L’Esprit Saint est cette communion personnelle et vivante d’amour qui unit le Père et le Fils.

Ces mots restent pauvres devant un tel mystère. Ils ne cherchent pas à expliquer Dieu comme on démonterait une mécanique pour observer son fonctionnement. Ils nous permettent seulement d’entrevoir que Dieu n’est pas une solitude éternelle.

Dieu est relation, don, accueil et communication d’amour. Avant même que le monde existe, l’amour existe déjà en Dieu.

Lorsque nous affirmons que Jésus est au Ciel, nous ne disons donc pas simplement qu’il habite une demeure immortelle. Nous confessons que le Fils incarné vit dans cette éternelle communion d’amour avec le Père et l’Esprit Saint.

Jésus est auprès du Père et pourtant au milieu de nous

C’est ici que la foi chrétienne devient profondément déroutante. Jésus est dans la gloire du Père, mais il promet en même temps de demeurer avec nous.

« Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. »
Évangile selon saint Matthieu 18, 20

Le Christ ne dit pas seulement qu’il se souviendra de ses disciples depuis un ailleurs lointain. Il affirme qu’il sera réellement présent au milieu d’eux.

Parce que son humanité est glorifiée, sa présence n’est plus enfermée dans les limites ordinaires d’un corps situé en un seul endroit. Il demeure présent dans son Église, dans sa Parole proclamée, dans la prière de la communauté et dans les sacrements.

Il est aussi présent dans le frère fragile, dans celui qui souffre, dans celui qui a faim, dans celui que nous ne remarquons plus et dans chaque geste où l’amour devient plus important que notre propre intérêt.

Dans l’Eucharistie, le Ressuscité se donne réellement

La présence du Christ atteint une forme unique dans l’Eucharistie. Sous les signes très humbles du pain et du vin, c’est le Christ ressuscité lui-même qui se rend présent et se donne à son Église.

L’Eucharistie ne consiste pas seulement à se souvenir d’un homme admirable ayant vécu autrefois en Galilée. Elle ne nous tourne pas uniquement vers le passé. Elle rend sacramentellement présent le mystère pascal du Christ mort et ressuscité.

Celui qui est dans la gloire du Père vient se donner en nourriture. Celui que l’univers ne peut contenir se laisse recevoir dans la fragilité d’une hostie. Celui que nous imaginons spontanément très loin se rend plus proche de nous que nous ne pouvons l’imaginer.

La grandeur du Dieu chrétien ne se manifeste donc pas seulement dans sa puissance. Elle se révèle dans sa capacité à se faire petit, à se livrer et à venir habiter la pauvreté de nos vies.

La Trinité désire faire de nous sa demeure

La foi chrétienne va encore plus loin. Dieu ne veut pas seulement être présent devant nous, au milieu de nous ou à côté de nous. Il désire demeurer en nous.

« Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? »
Première lettre de saint Paul aux Corinthiens 3, 16

Par le baptême et par la grâce, nous sommes appelés à participer à la vie trinitaire. Cette participation ne signifie pas que nous devenons Dieu par nature. Nous restons des créatures. Mais Dieu nous communique sa vie et nous adopte comme ses enfants dans le Fils.

La grâce n’est donc pas seulement une aide extérieure que Dieu nous accorderait de loin. Elle est une présence et une transformation intérieure. Elle nous rend capables de connaître Dieu, de l’aimer et de commencer à vivre de son propre amour.

Élisabeth de la Trinité : découvrir le Ciel au centre de l’âme

Avant d’entrer au Carmel de Dijon, Élisabeth Catez était une jeune femme vive, sensible, passionnée et musicienne. Pianiste talentueuse, elle connaissait le langage de l’harmonie, du silence, de l’écoute et de la présence.

Elle n’a pas découvert Dieu en fuyant son humanité, mais en comprenant peu à peu que la Sainte Trinité demeurait au plus profond de son âme.

« Il me semble avoir trouvé mon Ciel sur la terre, puisque le Ciel, c’est Dieu, et Dieu est en mon âme. »
Sainte Élisabeth de la Trinité

Cette parole peut sembler seulement poétique. Elle exprime pourtant une vérité profondément enracinée dans la foi de l’Église.

Si le Ciel est la communion avec Dieu et si Dieu demeure en nous par la grâce, alors quelque chose du Ciel peut effectivement commencer au centre de notre âme.

Non pas encore dans la vision parfaite de Dieu, car nous avançons toujours dans la foi, avec nos obscurités, nos blessures et nos contradictions. Mais réellement, comme une présence offerte et une communion appelée à grandir.

Une musique intérieure que Dieu compose en nous

La vie spirituelle d’Élisabeth conserve quelque chose de la musicienne. Une œuvre musicale ne naît pas seulement de l’accumulation des notes. Elle naît de leur relation, de leur accord, de leur écoute mutuelle et du silence qui leur permet de résonner.

De la même manière, la vie chrétienne ne consiste pas à multiplier les pensées, les efforts ou les exercices pour atteindre un Dieu lointain. Elle consiste aussi à consentir à la présence de Celui qui est déjà là et à laisser toute notre existence s’accorder peu à peu à son amour.

Élisabeth demande à devenir une « louange de gloire ». Elle désire que sa vie entière, avec ses joies, sa maladie, ses relations et ses souffrances, devienne un espace où la vie trinitaire puisse résonner.

Le Ciel commence lorsque nous consentons à aimer

Le Ciel au centre de l’âme ne signifie pas que nous devons nous enfermer en nous-mêmes pour y chercher des sensations extraordinaires. La communion avec la Trinité ne nous sépare jamais de nos frères.

Plus nous accueillons l’amour du Père, du Fils et de l’Esprit Saint, plus nous sommes appelés à entrer dans le mouvement de cet amour : recevoir, nous donner, pardonner, écouter, servir et recommencer.

Lorsque nous sommes réunis au nom du Christ, lorsque nous recevons l’Eucharistie, lorsque nous choisissons la miséricorde plutôt que la vengeance ou le service plutôt que le repli sur nous-mêmes, nous ne fabriquons pas le Ciel par nos propres forces.

Nous consentons simplement à laisser passer dans notre humanité quelque chose de la communion d’amour qui existe éternellement en Dieu.

Une foi beaucoup plus audacieuse que nos premières images

Dire que Jésus est immortel est vrai, mais cela ne suffit pas. Les hommes ont imaginé des êtres immortels bien avant le christianisme.

Dire que Jésus est au Ciel est également vrai, mais le Ciel ne peut pas être réduit à un lieu éloigné où le Christ attendrait la fin de notre vie.

La foi chrétienne proclame quelque chose de beaucoup plus étonnant : Jésus est le Fils éternel devenu homme. Son humanité ressuscitée vit dans la gloire de la Trinité. Pourtant, il demeure au milieu de nous, se donne dans l’Eucharistie et nous communique son Esprit.

Le christianisme ne nous invite donc pas seulement à attendre de rejoindre Jésus après notre mort. Il nous invite à participer dès aujourd’hui à sa relation avec le Père, dans l’Esprit Saint.

Voilà peut-être la véritable impertinence de la foi chrétienne : le Ciel n’est pas uniquement au-dessus de nous ni seulement devant nous. Par la grâce, il peut commencer au milieu de nous et jusque dans le lieu le plus intérieur de notre âme.

Il ne s’agit plus seulement de lever les yeux vers les hauteurs où habiteraient les immortels. Il s’agit de découvrir, avec Élisabeth de la Trinité, que Dieu nous appelle à entrer dans sa communion d’amour et qu’il désire faire de toute notre vie une demeure pour le Père, le Fils et l’Esprit Saint.

Lydie GOYENETCHE


Sources et références

La Bible, traduction liturgique de l’AELF
Évangile selon saint Matthieu 18, 20 : présence du Christ au milieu de ceux qui se réunissent en son nom.
Première lettre de saint Paul aux Corinthiens 3, 16 : les croyants comme sanctuaire de Dieu habité par l’Esprit Saint.

Catéchisme de l’Église catholique
Paragraphes 456 à 483 : le mystère de l’Incarnation et Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme.
Paragraphes 638 à 658 : la Résurrection du Christ et la nature de son corps glorieux.
Paragraphes 659 à 667 : l’Ascension et la signification de la présence du Christ à la droite du Père.
Paragraphes 1023 à 1029 : le Ciel comme communion de vie et d’amour avec la Sainte Trinité.
Paragraphes 1996 à 2005 : la grâce et la participation à la vie divine.

Concile Vatican II, Constitution Sacrosanctum Concilium, numéro 7
La présence du Christ dans l’Église, dans la liturgie, dans sa Parole, dans la personne du ministre et, au plus haut degré, sous les espèces eucharistiques.

Concile de Chalcédoine, année 451
Définition de la foi concernant Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, reconnu en deux natures unies dans une seule personne.

Concile de Nicée, année 325, et concile de Constantinople, année 381
Confession de la divinité du Fils, engendré et non créé, consubstantiel au Père, et de la divinité de l’Esprit Saint.

Sainte Élisabeth de la Trinité
Œuvres complètes, notamment ses lettres et le traité spirituel Le Ciel dans la foi.
Sa spiritualité de l’habitation trinitaire, de la présence de Dieu dans l’âme et de la vocation à devenir une « louange de gloire ».

Centre spirituel des Carmes d’Avon
Présentation de la vie et de la spiritualité de sainte Élisabeth de la Trinité.

Site du Carmel de Dijon consacré à sainte Élisabeth de la Trinité
Éléments biographiques, entrée au Carmel, écrits et découverte du « Ciel sur la terre ».