Prier quand la vie nous épuise : faire oraison ou vivre l’oraison ?

Il existe des périodes où la vie semble demander d’être présente partout à la fois.

Présente auprès de son enfant et de sa famille, attentive à leurs besoins, à leurs joies comme à leurs inquiétudes. Présente aussi dans un travail nécessaire, celui qui permet de faire vivre le foyer, même lorsqu’il ne correspond pas pleinement aux études suivies, aux compétences acquises ou à ce que l’on espérait accomplir professionnellement.

Il faut alors tenir ensemble des réalités qui ne s’accordent pas toujours facilement : aimer les siens sans compter, s’investir honnêtement dans son travail, supporter la fatigue, assumer les contraintes matérielles et continuer malgré tout à croire que les talents reçus pourront un jour être mis au service d’un métier qui leur corresponde davantage.

Cette tension traverse la vie de nombreuses femmes et de nombreux hommes. Nous pouvons avoir le sentiment de ne jamais en faire assez : pas assez disponibles pour notre famille, pas assez performants dans notre travail, pas assez engagés dans nos projets, pas assez fidèles dans notre vie spirituelle.

Même les moments de repos deviennent parfois des moments où l’esprit continue de travailler, d’anticiper, de culpabiliser ou de chercher comment mieux faire.

Dans cette vie quotidienne chargée, la prière peut facilement devenir une obligation supplémentaire. Il faudrait encore trouver du temps, être recueilli, lire, méditer, réciter les offices ou pratiquer l’oraison avec régularité. Nous risquons alors de mesurer notre relation à Dieu à partir de ce que nous réussissons à accomplir.

Mais que devient la prière lorsque nous arrivons devant Dieu fatigués, dispersés, parfois déçus par notre propre vie ? Que reste-t-il lorsque nous n’avons plus la force de produire de belles pensées ou de soutenir longuement notre attention ?

Peut-être découvrons-nous alors que l’oraison ne commence pas lorsque nous sommes enfin calmes, disponibles et spirituellement efficaces. Elle commence au moment où nous consentons à nous tenir devant le Christ tels que nous sommes, au cœur même de notre vie réelle.

Faire oraison et vivre l’oraison

Faire oraison : une pratique

Je me souviens du jour où j’ai décidé d’inscrire mes pas derrière ceux des saints du Carmel. Faire oraison une heure le matin et une heure le soir me paraissait alors le minimum. Toute ma vie devait s’organiser autour de ces temps. Je conciliais une vie professionnelle avec cette exigence, et mon oraison devait être goûteuse, nourrissante et fidèlement tenue.

Il m’a longtemps semblé inconcevable de diminuer ces temps, car je pensais que la profondeur de la relation avec Dieu dépendait de la régularité et de la durée de la pratique. Cette manière de comprendre l’oraison a orienté certains de mes choix de vie.

À cette époque, mon oraison parlait à Dieu et L’aimait sincèrement, mais elle n’était pas encore pleinement centrée sur le Christ. Or Jésus nous dit : « Personne ne va vers le Père sans passer par moi. » Le chemin vers le Père passe par le Fils, par Son humanité, par Sa parole, par Sa Croix et par Sa Résurrection.

Je ne connaissais pas encore clairement mes faiblesses, mes limites, ni certaines formes d’orgueil spirituel. Je désirais l’humilité et la pauvreté, mais je ne savais pas encore que ces vertus ne se construisent pas comme des performances. Elles s’accueillent.

Elles naissent souvent de la réalité vécue, lorsque la vie nous dépouille de nos sécurités, de nos certitudes et de l’image idéale que nous avions de nous-mêmes. Thérèse de Lisieux et Jean de la Croix nous enseignent chacun à leur manière que la pauvreté véritable consiste à recevoir de Dieu ce que nous ne pouvons pas nous donner à nous-mêmes.

Vivre l’oraison : se disposer à la rencontre

Aujourd’hui, maman et professionnelle, mon temps d’oraison est souvent réduit à un minimum. Mais je me tiens devant le Christ avec une vérité que je ne possédais peut-être pas autrefois. Je viens devant Lui telle que je suis, dépouillée de l’image de la pratiquante idéale, avec mes fatigues, mes responsabilités, mes fragilités et mes espérances.

Prier quand on est épuisé, ce n’est pas nécessairement produire des pensées profondes. C’est parfois simplement se poser, se laisser rejoindre et se laisser aimer, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit.

Il m’arrive encore de prier le chapelet pour certaines personnes. Et parfois, au milieu de cette prière d’intercession, quelque chose s’interrompt intérieurement : le Christ est là, et mon âme L’adore.

Je peux alors éprouver une forme de culpabilité à l’idée d’interrompre le déroulement prévu de ma prière. Pour une fois que je prenais le temps d’intercéder, ne faudrait-il pas aller jusqu’au bout ?

Mais la prière chrétienne n’est pas seulement l’accomplissement d’une action pieuse. Elle est aussi la capacité de demeurer en présence du Christ lorsque le Maître est là, de L’aimer et de se laisser aimer dans une relation vivante.

Les pratiques spirituelles sont précieuses. Elles nous éduquent, nous rendent disponibles et nous apprennent la fidélité. Mais elles ne sont pas Dieu. Elles préparent la rencontre sans pouvoir la produire.

Lorsque les mots ne restent plus

Je me souviens aussi d’une rencontre dans un haut lieu de formation spirituelle, où l’on s’inquiétait de savoir si je priais vraiment, si je faisais des retraites et si ma vie spirituelle comportait des cadres suffisamment visibles.

J’ai souri, car oui, je célèbre les laudes et les vêpres dans le silence. Je pratique l’oraison. Mais alors qu’il y a vingt ans la psalmodie me nourrissait abondamment, aujourd’hui elle s’élève parfois comme un encens sans rien laisser dans ce petit vase intérieur, pas même le souvenir précis des mots prononcés.

Et pourtant, au milieu de cette pauvreté, l’oraison survient parfois sans que je sache comment. Le silence devient présence. La fatigue devient abandon. Les mots oubliés laissent place à une relation qui ne dépend plus de ma capacité à retenir, à comprendre ou à ressentir.

Aucune de mes pratiques n’a été, à elle seule, le lieu de la rencontre. Elles m’aident et me rassurent, mais elles ne sont pas la Trinité. Et je sais combien tout cela pèse peu face à l’Évangile, à l’amour du Père, au don du Fils et au travail silencieux de l’Esprit Saint dans notre humanité.

Que cherchons-nous dans la prière ?

Dans l’Évangile, beaucoup vont vers Jésus pour une raison précise. Ils veulent être guéris, nourris, enseignés ou libérés. Certains cherchent à comprendre comment aller vers le Père ou comment obéir fidèlement à la Loi.

Jésus accueille ces demandes. Il nourrit les foules, guérit les malades, relève les pécheurs, enseigne les disciples et répond à ceux qui L’interrogent.

Mais après la Résurrection, le Christ ne se manifeste pas à tous de la même manière. Il apparaît à ceux qui L’aiment et qui Le cherchent : à Marie de Magdala qui pleure près du tombeau, aux disciples d’Emmaüs qui marchent avec Lui sans Le reconnaître, aux apôtres enfermés par peur.

Une question demeure alors, simple et redoutable : qui cherchons-nous dans la prière ? Cherchons-nous Dieu Lui-même ou seulement ce que nous espérons recevoir de Lui ?

La prière chrétienne n’est pas une offrande déposée devant une divinité lointaine afin d’obtenir en échange une protection, une réussite ou la réalisation d’un désir. Elle est une relation avec le Dieu vivant, révélé en Jésus-Christ.

Le Christ a été homme parmi les hommes. Il a connu la fatigue, la faim, la solitude, l’incompréhension, l’angoisse et la souffrance. Il demeure vivant, et c’est vers Lui que le chrétien se tourne.

Poser sa tête sur un Ami

Prier quand on est épuisé, c’est parfois poser sa tête sur un Ami. Dans le silence. Avec les larmes, l’angoisse ou la lassitude. Parfois sans aucun mot.

C’est accueillir ce que le Christ veut partager de Lui-même : Ses sentiments, Ses désirs, Son amour pour le Père et Sa compassion pour les hommes. Jean de la Croix décrit cette relation comme une amitié transformante, dans laquelle Dieu attire progressivement l’âme vers une conformité plus profonde au Christ.

Mais cette amitié n’est jamais une confusion. Le Christ est Ami, mais Il demeure aussi le Fils éternel, le Verbe fait chair, le Prêtre qui intercède pour nous auprès du Père.

Thérèse d’Avila définit l’oraison comme « un commerce d’amitié où l’on s’entretient souvent, seul à seul, avec Celui dont nous savons qu’Il nous aime ».

Nous ne partageons pas la nature divine du Christ. Nous restons des créatures, aimées et appelées à participer à la vie de Dieu par grâce. Et c’est précisément lorsque nous acceptons cette place que la prière devient vraie.

Épuisés, pauvres et parfois dispersés, nous pouvons demeurer tout près de Lui, sans rien prendre, sans rien maîtriser, simplement présents à Celui qui est.

Nous avons tous le temps de prier

Alors oui, nous avons tous le temps de prier.

Non pas parce que nos journées seraient libres, paisibles ou parfaitement organisées, mais parce que la prière ne demande pas d’abord une performance ou une longue disponibilité. Elle demande la vérité.

Être là, tels que nous sommes : épuisés ou reposés, confiants ou inquiets, pauvres, joyeux, dispersés ou silencieux. Consentir à la présence du Christ et demeurer en vérité devant Lui.

Aucun emploi du temps ne peut totalement nous enlever ce lieu intérieur. Même au cœur du travail, des responsabilités familiales ou d’une nuit sans sommeil, un regard peut se tourner vers Dieu.

Si nous trouvons du temps pour nous disperser, nous pouvons aussi découvrir en nous un espace où demeurer avec Lui. Cette amitié n’est pas une activité supplémentaire à ajouter à une journée déjà trop pleine. Elle est la source silencieuse de notre être.

La prière ne nous retire pas de notre vie quotidienne. Elle nous apprend à la recevoir, à l’habiter et à l’offrir. Elle transforme peu à peu notre manière d’aimer notre famille, de travailler, de porter nos déceptions et d’espérer.

L’oraison n’est donc pas seulement un temps que nous donnons à Dieu. Elle est aussi le lieu où nous découvrons que Dieu était déjà présent, au cœur même de cette vie que nous pensions trop encombrée pour Lui.

Lydie GOYENETCHE


Sources et références spirituelles

Évangile selon saint Jean, chapitre 14, verset 6 : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. »

Évangile selon saint Jean, chapitre 20 : apparition du Christ ressuscité à Marie de Magdala et aux disciples.

Évangile selon saint Luc, chapitre 24, versets 13 à 35 : rencontre du Christ ressuscité avec les disciples d’Emmaüs.

Lettre aux Hébreux, chapitre 4, versets 14 à 16 : le Christ, grand prêtre capable de compatir à nos faiblesses.

Lettre aux Hébreux, chapitre 7, verset 25 : le Christ demeure vivant pour intercéder en faveur de ceux qui s’avancent vers Dieu.

Sainte Thérèse de Jésus, Livre de la Vie, chapitre 8 : définition de l’oraison comme commerce d’amitié avec Celui dont nous savons qu’Il nous aime.

Saint Jean de la Croix, Cantique spirituel et Vive Flamme d’amour : enseignement sur l’union transformante, le dépouillement intérieur et l’action de Dieu dans l’âme.

Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Manuscrits autobiographiques : spiritualité de la petitesse, de la confiance et de l’abandon à la miséricorde de Dieu.

Catéchisme de l’Église catholique, paragraphes 2558 à 2565 et 2709 à 2719 : la prière chrétienne comme relation vivante avec Dieu et l’oraison comme communion d’amour avec le Christ.