Fin de vie : quand une loi pose aussi la question de l’accompagnement des personnes âgées les plus pauvres
Les Petites Sœurs des Pauvres sont récemment venues dans notre paroisse pour nous parler de la loi relative à l’aide à mourir. Leur témoignage ne concernait pas seulement un débat politique ou médical. Il posait une question beaucoup plus profonde : dans quel cadre pourront-elles encore exercer leur charisme, consacré à l’accueil et à l’accompagnement des personnes âgées les plus pauvres ?
Les religieuses nous ont partagé leur inquiétude devant l’évolution du droit français. Elles nous ont expliqué qu’un établissement catholique consacré à l’accompagnement de la vie jusqu’à son terme naturel pourrait se trouver placé dans une situation de contradiction profonde si la mort provoquée devait devenir un acte légalement accessible au sein des établissements de santé ou médico-sociaux.
Elles ont également évoqué devant nous la possibilité que leur congrégation ne puisse plus exercer son charisme en France si aucune protection juridique n’était accordée à leurs établissements. Il convient toutefois de préciser qu’à ce jour, leur communication nationale ne présente pas leur départ de France comme une décision définitivement prise. Les Petites Sœurs des Pauvres déclarent poursuivre leur engagement auprès des personnes âgées tout en demandant une clause de conscience institutionnelle.1
Que prévoit le texte adopté le 15 juillet 2026 ?
Le parcours parlementaire de la proposition de loi relative au droit à l’aide à mourir a commencé en 2025. Le texte a été adopté en première lecture par l’Assemblée nationale le 27 mai 2025, par 305 voix contre 199, avec 57 abstentions.2
Après plusieurs lectures, deux rejets par le Sénat les 28 janvier et 12 mai 2026, puis l’échec de la commission mixte paritaire, l’Assemblée nationale a adopté le texte en lecture définitive le 15 juillet 2026. Le résultat du scrutin a été de 291 voix pour et 241 voix contre, sur 532 suffrages exprimés.3
Le texte adopté crée un droit à l’aide à mourir pour une personne remplissant les conditions prévues par la loi. Il autorise la prescription d’une substance létale que la personne pourrait s’administrer elle-même. Lorsqu’elle n’est pas physiquement en mesure de le faire, cette substance pourrait lui être administrée par un médecin ou un infirmier volontaire.4
Au 25 juillet 2026, ce texte n’est cependant pas encore une loi promulguée et applicable.
Le Conseil constitutionnel a été saisi le 16 juillet par le président du Sénat, le 17 juillet par plus de soixante sénateurs, puis le 20 juillet par plus de soixante députés. Il doit donc se prononcer avant une éventuelle promulgation.5
Une autre loi, distincte, a déjà été promulguée le 26 mai 2026. Il s’agit de la loi n° 2026-404 visant à garantir l’égal accès de tous à l’accompagnement et aux soins palliatifs.6
L’existence de ces deux textes révèle les deux orientations qui traversent aujourd’hui le débat français : d’un côté, le développement des soins palliatifs et de l’accompagnement ; de l’autre, la création d’un droit permettant de provoquer volontairement la mort dans certaines conditions.
Ce que dit l’Église catholique
La position de l’Église ne consiste pas à demander que la souffrance soit ignorée, ni que la médecine prolonge artificiellement la vie à tout prix. L’Église reconnaît le droit de refuser l’obstination déraisonnable et demande que la douleur soit soulagée par tous les moyens proportionnés.
La loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016 reconnaissait déjà de nouveaux droits aux malades et aux personnes en fin de vie. Le Code de la santé publique affirme aujourd’hui que toute personne a droit à une fin de vie digne et au meilleur apaisement possible de la souffrance.7
L’Église établit cependant une distinction fondamentale entre soulager la souffrance, même lorsque certains traitements peuvent avoir pour conséquence indirecte d’abréger la vie, et poser un acte dont l’objectif direct est de provoquer la mort.
Le 15 janvier 2026, le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France a résumé cette position par une formule particulièrement claire : « On ne prend pas soin de la vie en donnant la mort. »8
Après le vote définitif du 15 juillet 2026, les évêques de France ont qualifié cette adoption de rupture grave. Ils ont appelé les catholiques à renouveler leur engagement auprès des malades, des familles, des soignants, des aidants et des personnes vulnérables, afin de montrer qu’une autre voie demeure possible : celle de la présence, du soulagement et de l’accompagnement fidèle.9
La parole de Monseigneur Marc Aillet
Monseigneur Marc Aillet, évêque de Bayonne, Lescar et Oloron, est intervenu à plusieurs reprises au sujet de cette proposition de loi.
Dans son communiqué du 24 février 2026, publié à la veille d’un vote solennel à l’Assemblée nationale, il a alerté les fidèles sur ce qu’il considère comme la légalisation conjointe du suicide assisté et de l’euthanasie, ainsi que sur les conséquences possibles d’un tel changement juridique.10
Dans une autre prise de parole publiée en juillet 2026, il a surtout posé la question de la liberté réelle des personnes les plus vulnérables. Que signifie, en effet, la liberté de demander la mort lorsqu’une personne ne dispose pas des moyens suffisants pour se soigner, être entourée ou accéder aux soins palliatifs ?11
Une décision ne peut être véritablement libre que lorsque la personne malade dispose d’une autre possibilité réelle : être soignée, soulagée, entourée et accompagnée, indépendamment de ses revenus, de son isolement ou de sa dépendance.
Cette interrogation rejoint directement le témoignage des Petites Sœurs des Pauvres. La question de la fin de vie n’est pas seulement celle du choix individuel. Elle concerne aussi les conditions économiques, familiales et sociales dans lesquelles ce choix est formulé.
Qui sont les Petites Sœurs des Pauvres ?
La congrégation des Petites Sœurs des Pauvres est née de l’œuvre de sainte Jeanne Jugan. En 1839, à Saint-Servan, en Bretagne, Jeanne Jugan accueillit chez elle une femme âgée, aveugle et sans ressources. Elle lui céda son propre lit et choisit de prendre soin d’elle.
Ce geste est devenu le fondement d’un charisme consacré à l’accueil des personnes âgées pauvres, isolées ou privées de soutien familial.
Aujourd’hui encore, leurs maisons accueillent des personnes âgées disposant de faibles revenus. À Dinan, par exemple, leur établissement comprend 65 places d’EHPAD et 20 places de résidence autonomie. La congrégation y présente explicitement sa mission comme l’accueil et l’accompagnement, jusqu’au terme de leur vie, de personnes âgées aux faibles revenus.12
Le coût des EHPAD : une réalité qui exclut les plus pauvres
L’accompagnement en établissement représente un coût considérable. Selon les chiffres de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie, la France comptait 7 427 EHPAD en 2024.
Le prix journalier moyen d’une chambre individuelle était de 63,50 euros pour une place habilitée à l’aide sociale à l’hébergement, et de 95,60 euros pour une place non habilitée. Ces montants concernent uniquement l’hébergement et ne résument pas l’ensemble des dépenses liées à la dépendance.13
À titre indicatif, un tarif de 63,50 euros par jour représente environ 1 930 euros pour un mois moyen.
Un tarif de 95,60 euros par jour représente environ 2 910 euros par mois.
Ces sommes doivent être comparées aux ressources des personnes ayant exercé toute leur vie dans des métiers faiblement rémunérés, connu des périodes de chômage, élevé seules leurs enfants ou vécu durablement dans la précarité.
Un ancien ouvrier, une employée ayant perçu un faible salaire, une personne sans domicile ou une personne n’ayant qu’une petite pension de retraite ne peut généralement pas financer seule une telle prise en charge.
L’aide sociale à l’hébergement, appelée ASH, constitue donc un soutien indispensable. À la fin de l’année 2023, environ 99 800 bénéficiaires de cette aide vivaient en EHPAD. La France comptait alors 756 400 places installées dans l’ensemble des établissements pour personnes âgées.14
Ces chiffres montrent qu’une part importante de l’accueil des personnes âgées modestes repose déjà sur un financement public, sur la solidarité familiale et sur l’existence d’établissements habilités à l’aide sociale.
Une évolution démographique considérable
La question devient encore plus urgente au regard du vieillissement de la population française.
Selon les projections publiées par l’Insee en octobre 2025, le nombre de personnes âgées de 85 ans ou plus pourrait augmenter de 77 % entre 2031 et 2052.15
Une autre projection de l’Insee estime que la France pourrait compter environ quatre millions de seniors en perte d’autonomie en 2050, contre environ 2,5 millions en 2015. Les personnes en situation de perte d’autonomie sévère représenteraient alors 4,3 % de la population âgée de 60 ans ou plus.16
Jusqu’en 2040, la part des personnes âgées de 65 ans ou plus progresserait fortement, au point de représenter environ un habitant sur quatre.17
Cette évolution exigera davantage de personnel, davantage de places adaptées, davantage de soins à domicile et davantage d’établissements capables d’accueillir les personnes qui ne peuvent plus vivre seules.
Des départements confrontés à une équation financière difficile
Les départements jouent un rôle majeur dans le financement de l’allocation personnalisée d’autonomie, de l’aide sociale à l’hébergement et de nombreuses politiques de solidarité.
Or leurs ressources sont fragilisées, tandis que leurs dépenses sociales augmentent. En novembre 2025, Départements de France indiquait qu’en deux ans et demi, les départements avaient dû assumer six milliards d’euros de dépenses nouvelles tout en perdant 8,5 milliards d’euros de recettes.18
Le 9 juillet 2026, l’association Départements de France estimait que la situation financière des départements était devenue particulièrement critique en raison d’un déséquilibre structurel entre leurs recettes et leurs dépenses sociales.19
Il ne s’agit donc pas d’affirmer que toute personne pauvre serait abandonnée si une congrégation religieuse quittait la France. Les établissements publics, associatifs et privés à but non lucratif accomplissent eux aussi un travail essentiel.
Mais le retrait éventuel d’acteurs historiquement engagés auprès des personnes sans ressources réduirait encore une offre déjà soumise à une forte tension démographique, financière et humaine.
Une clause de conscience pour les établissements
Le droit à l’objection de conscience individuelle protège les professionnels de santé qui refusent de participer personnellement à un acte contraire à leurs convictions.
La difficulté soulevée par les Petites Sœurs des Pauvres concerne cependant l’établissement lui-même. Une maison fondée pour accompagner la vie jusqu’à son terme naturel peut-elle être contrainte d’organiser ou d’accepter en son sein un acte destiné à provoquer la mort ?
C’est pourquoi la congrégation demande une clause de conscience institutionnelle. Elle souhaite que les établissements dont le projet repose explicitement sur l’accompagnement sans euthanasie puissent préserver cette identité, tout en respectant les personnes accueillies et le droit en vigueur.1
La fin de vie est aussi une question de justice sociale
Le débat sur l’aide à mourir est souvent présenté comme une opposition entre liberté individuelle et convictions religieuses. Cette présentation est insuffisante.
Une personne entourée, disposant de ressources financières importantes, pouvant accéder rapidement à des médecins, à une unité de soins palliatifs et à un accompagnement psychologique ne se trouve pas dans la même situation qu’une personne isolée, pauvre ou sans logement adapté.
La véritable égalité ne consiste pas seulement à proposer à chacun la même possibilité juridique de demander la mort. Elle suppose de garantir à chacun les mêmes possibilités concrètes de vivre sa fin de vie sans douleur, sans solitude et sans sentiment d’être une charge.
Lorsqu’une place en établissement coûte parfois davantage que la pension mensuelle de la personne accueillie, la liberté ne peut pas être pensée indépendamment de la solidarité.
Quel choix de société voulons-nous faire ?
Le témoignage des Petites Sœurs des Pauvres nous oblige à dépasser les slogans. Leur inquiétude ne porte pas seulement sur la préservation d’une œuvre catholique. Elle concerne la place que notre société accordera demain aux personnes âgées pauvres.
Qui accueillera les personnes qui n’ont ni patrimoine, ni famille disponible, ni retraite suffisante ? Qui leur garantira une présence quotidienne, des soins, une écoute et un accompagnement spirituel si elles le désirent ?
La réponse ne peut pas être seulement législative. Elle doit être humaine, médicale, sociale et fraternelle.
L’Église invite chacun à refuser deux abandons : l’acharnement thérapeutique, qui ne respecte plus la personne, et la mort provoquée, qui transforme l’acte de soin en acte létal.
Entre ces deux extrêmes existe un chemin exigeant : soulager, accompagner, tenir la main, soutenir les familles, développer les soins palliatifs et garantir que la pauvreté ne devienne jamais un facteur déterminant dans les décisions de fin de vie.
Prendre soin d’une personne jusqu’au bout, ce n’est pas nier sa souffrance. C’est lui rappeler, jusque dans sa plus grande fragilité, que sa vie demeure digne d’amour, de respect et de présence.
Lydie GOYENETCHE
Références et sources vérifiables
1. Petites Sœurs des Pauvres, « Pour la Vie : la tribune de la Conférence des évêques de France sur la loi sur la fin de vie », juillet 2026. La congrégation déclare poursuivre son engagement et demander une clause de conscience pour les établissements :
consulter la déclaration.
2. Assemblée nationale, scrutin public du 27 mai 2025 : 305 voix pour, 199 contre et 57 abstentions :
consulter le scrutin.
3. Assemblée nationale, séance du 15 juillet 2026, adoption définitive par 291 voix contre 241 :
consulter le compte rendu officiel.
4. Sénat, texte de la proposition de loi relative au droit à l’aide à mourir, dispositions concernant la prescription et l’administration d’une substance létale :
consulter le texte.
5. Légifrance, saisines du Conseil constitutionnel des 16, 17 et 20 juillet 2026 :
saisines des 16 et 17 juillet ;
saisine du 20 juillet.
6. Loi n° 2026-404 du 26 mai 2026 visant à garantir l’égal accès de tous à l’accompagnement et aux soins palliatifs, publiée au Journal officiel du 27 mai 2026 :
consulter la loi.
7. Loi n° 2016-87 du 2 février 2016, dite loi Claeys-Leonetti, et Code de la santé publique :
consulter la loi du 2 février 2016.
8. Conférence des évêques de France, « On ne prend pas soin de la vie en donnant la mort », tribune publiée le 15 janvier 2026 :
consulter la tribune.
9. Conférence des évêques de France, réaction au vote définitif du 15 juillet 2026 :
consulter le communiqué.
10. Diocèse de Bayonne, Lescar et Oloron, communiqué de Mgr Marc Aillet du 24 février 2026 :
consulter le communiqué.
11. Diocèse de Bayonne, Lescar et Oloron, communiqué de Mgr Marc Aillet sur l’aide à mourir, juillet 2026 :
consulter le communiqué.
12. Petites Sœurs des Pauvres, maison de Dinan : 65 résidents en EHPAD et 20 personnes en résidence autonomie :
consulter la présentation de la maison.
13. Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie, chiffres clés de l’aide à l’autonomie 2025 : 7 427 EHPAD en 2024 ; tarifs journaliers moyens de 63,50 euros pour une chambre habilitée à l’ASH et 95,60 euros pour une chambre non habilitée :
consulter les chiffres clés.
14. DREES, « L’aide sociale à l’hébergement des personnes âgées », données au 31 décembre 2023 : 756 400 places installées et 99 800 bénéficiaires de l’ASH vivant en EHPAD :
consulter l’étude.
15. Insee, projections publiées le 22 octobre 2025 : augmentation possible de 77 % du nombre de personnes de 85 ans ou plus entre 2031 et 2052 :
consulter les projections.
16. Insee, « Quatre millions de seniors seraient en perte d’autonomie en 2050 », publication du 25 juillet 2019 :
consulter l’étude.
17. Insee, projections de population par âge : environ un habitant sur quatre aurait 65 ans ou plus en 2040 :
consulter les données.
18. Départements de France, Assises des départements, 19 novembre 2025 : six milliards d’euros de dépenses nouvelles et 8,5 milliards d’euros de recettes perdues en deux ans et demi :
consulter la publication.
19. Départements de France, communiqué du 9 juillet 2026 relatif à la situation financière des départements :
consulter le communiqué.

