Le baptême nous rend-il vraiment frères ?

De l’intimité de la prière à la vérité de nos relations

Dans la vie d’un croyant, la relation à Dieu est souvent vécue comme une rencontre intime. Nous le regardons et nous nous laissons regarder par lui en vérité. Le chemin d’oraison nous apprend peu à peu à marcher sous ce regard, à déposer nos masques, à reconnaître nos blessures, nos désirs et nos résistances.

Tout paraît alors presque lumineux : Dieu est proche, la grâce travaille et la sainteté semble à portée de main.

Pourtant, les saints du Carmel mettent volontiers les contemplatifs en garde contre une illusion spirituelle : celle de croire que la profondeur de la prière suffit à transformer automatiquement notre manière de vivre avec les autres.

Leur expérience de la vie communautaire leur a appris qu’une relation très fervente avec Dieu pouvait encore cohabiter avec l’impatience, les comparaisons, les susceptibilités, le besoin d’avoir raison ou la tentation de se croire plus avancé que son frère.

Car il est relativement facile d’aimer Dieu dans le silence d’une chapelle. Il est beaucoup plus exigeant de reconnaître son visage dans une personne qui nous dérange, dont le parcours ne ressemble pas au nôtre, dont la vocation n’est pas reconnue de la même manière ou dont la vie semble moins ordonnée, moins exemplaire ou moins conforme à nos attentes.

C’est précisément là que la foi quitte le domaine des belles intentions pour entrer dans la vérité de l’Évangile.

La fraternité, épreuve de vérité de l’oraison

Pour Thérèse d’Avila, l’oraison ne peut jamais être séparée de l’amour du prochain. Les consolations spirituelles, les élans intérieurs ou le sentiment de proximité avec Dieu ne constituent pas, à eux seuls, des preuves de sainteté.

La véritable union à Dieu doit porter un fruit visible dans notre manière d’aimer.

Dans Le Château intérieur, Thérèse d’Avila explique que nous ne pouvons pas savoir avec certitude si nous aimons Dieu autant que nous le croyons. En revanche, nous pouvons observer la manière dont nous aimons concrètement notre prochain.

« Nous ne pouvons savoir si nous aimons Dieu, bien qu’il y ait de grands indices pour comprendre que nous l’aimons ; mais nous pouvons savoir si nous avons l’amour du prochain. »

La vie fraternelle devient ainsi un lieu de discernement. Notre prière nous rend-elle plus humbles, plus patientes et plus capables d’accueillir un chemin différent du nôtre ? Ou bien notre appartenance, notre fonction, notre vocation ou notre ascèse deviennent-elles progressivement des signes de distinction ?

Nous pouvons passer beaucoup de temps à contempler Dieu tout en continuant à établir entre les personnes des catégories silencieuses : les plus légitimes et les moins légitimes, les consacrés et les simples laïcs, ceux qui auraient réussi leur chemin spirituel et ceux qui semblent encore hésiter, tomber ou chercher leur place.

Or le baptême ne nous introduit pas uniquement dans une relation individuelle avec Dieu. Il nous fait entrer dans un peuple.

Il nous donne un Père et, dans le même mouvement, des frères et des sœurs que nous n’avons pas choisis.

Un seul Père, une même dignité

Par le baptême, nous sommes unis au Christ, libérés du péché et adoptés comme enfants de Dieu. Nous devenons membres de son Corps et participants de la vie nouvelle dans l’Esprit Saint.

Saint Paul l’exprime avec une force particulière :

« Vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. »

Galates 3, 27-28

Paul ne prétend pas que toutes les différences humaines, culturelles ou ecclésiales disparaissent. Il affirme qu’elles ne peuvent plus servir à établir une hiérarchie de dignité devant Dieu.

Le concile Vatican II enseigne ainsi qu’il existe entre tous les baptisés une véritable égalité quant à la dignité et à l’appel commun à la sainteté, même si les fonctions, les ministères et les états de vie sont différents.

Un prêtre n’est pas plus enfant de Dieu qu’un laïc. Une religieuse n’est pas davantage baptisée qu’une mère de famille. Une personne ayant prononcé des vœux publics n’a pas reçu un baptême supérieur à celui d’une personne ayant formulé des vœux privés.

Les vocations sont différentes, mais la filiation est commune.

Les responsabilités peuvent être asymétriques ; la dignité baptismale ne l’est jamais.

Des différences de statut, mais pas des degrés d’humanité

L’Église reconnaît pourtant des états de vie, des instituts religieux, des ministères et des formes particulières de consécration. Ces distinctions ont une importance réelle. Elles permettent d’organiser la vie ecclésiale, de reconnaître un charisme et de préciser les droits et les devoirs de chacun.

Il existe notamment une différence canonique entre des vœux publics reçus au nom de l’Église et des vœux privés par lesquels une personne se donne personnellement à Dieu.

Une femme ayant prononcé des vœux privés ne devient pas nécessairement religieuse au sens juridique du terme. On peut donc préciser son statut canonique sans porter de jugement sur la vérité de son offrande, sur sa fidélité ou sur la profondeur de sa relation à Dieu.

Le droit canonique peut distinguer des situations. Il ne nous autorise jamais à transformer ces distinctions en classement des personnes.

Dire qu’une personne n’appartient plus juridiquement à un institut religieux peut être exact. Lui refuser toute fraternité, dévaloriser son engagement ou considérer son chemin comme spirituellement inférieur relève d’une autre logique.

La reconnaissance canonique ne mesure pas à elle seule la sainteté d’une personne. Elle ne nous donne pas davantage accès au secret de sa relation avec Dieu.

La petite voie : renoncer à mesurer la valeur des autres

C’est ici que la spiritualité de Thérèse de Lisieux prend toute sa force.

La petite Thérèse ne construit pas sa sainteté sur l’idée d’être meilleure que les autres, mais sur la conscience radicale de sa petitesse. Elle sait qu’elle ne peut rien posséder devant Dieu, qu’elle reçoit tout de lui et qu’elle demeure, comme chacun de nous, dépendante de sa miséricorde.

Sa « petite voie » n’est pas une méthode douce réservée aux âmes sensibles. Elle est une véritable conversion du regard.

Celui qui se sait pauvre devant Dieu ne peut plus utiliser sa fidélité, sa vocation ou ses efforts comme un piédestal. Il ne peut regarder de haut celui qui tombe, celui qui doute, celui dont le parcours religieux paraît moins régulier ou celui qui ne bénéficie pas de la même reconnaissance ecclésiale.

La petite voie nous oblige à reconnaître que nous ne sommes jamais propriétaires de notre sainteté.

Tout est reçu.

La grâce baptismale elle-même n’est pas une récompense accordée aux meilleurs. Elle est un don qui nous précède, nous relève et nous appelle à vivre comme des enfants d’un même Père.

Pranzini, le frère que personne n’attendait

Avant même son entrée au Carmel, Thérèse entend parler d’Henri Pranzini, condamné à mort en 1887 pour un triple meurtre. Les journaux le présentent comme un homme endurci, qui ne manifeste aucun repentir.

Thérèse ne nie pas la gravité de ses actes. Elle ne confond pas le pardon avec l’effacement du mal commis. Mais elle refuse de réduire cet homme à son crime.

Elle prie pour lui, fait célébrer une messe et demande à Dieu un signe de sa conversion. Sa confiance est telle qu’elle affirme qu’elle continuera à croire en la miséricorde divine même si Pranzini ne manifeste publiquement aucun repentir.

Le matin de son exécution, alors qu’il avait d’abord refusé l’aide du prêtre, Pranzini se retourne soudain, saisit le crucifix qui lui est présenté et embrasse à trois reprises les plaies du Christ.

En lisant ce récit dans le journal, Thérèse voit dans ce geste la réponse qu’elle avait demandée. Elle appellera Pranzini son « premier enfant ».

Cette expression peut surprendre. Une adolescente qui n’est pas encore entrée au Carmel parle d’un criminel condamné à mort comme de son enfant spirituel.

Mais elle révèle quelque chose d’essentiel.

Thérèse ne se place pas face à Pranzini comme l’innocente face au coupable, ni comme la future religieuse face à l’homme perdu. Elle se tient avec lui sous la même miséricorde.

Elle sait que la grâce capable de rejoindre Pranzini au pied de l’échafaud est la même grâce dont elle dépend à chaque instant.

Elle ne dit pas que son crime est sans importance. Elle affirme qu’aucun crime ne peut retirer à Dieu la liberté de chercher son enfant jusque dans le dernier instant de sa vie.

La fraternité ne signifie pas que tout se vaut

Reconnaître un frère dans celui qui a péché ne signifie pas nier sa responsabilité. La fraternité chrétienne ne supprime ni la vérité, ni la justice, ni la nécessité de protéger les victimes.

Elle nous interdit cependant de croire que le péché d’un autre nous donnerait une dignité supérieure à la sienne.

Dans la parabole du pharisien et du publicain, le danger ne vient pas seulement des fautes commises. Il apparaît aussi lorsque l’être humain transforme sa fidélité religieuse en motif de comparaison :

« Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes. »

Luc 18, 11

Le pharisien prie. Il remercie Dieu. Il observe des pratiques religieuses exigeantes. Pourtant, sa prière s’égare lorsqu’elle devient le lieu d’une distinction entre lui-même et les autres.

Il ne se reçoit plus seulement de Dieu : il se compare.

La spiritualité de l’enfance nous conduit au mouvement inverse. L’enfant ne peut revendiquer son existence comme une réussite personnelle. Il reçoit son nom, sa vie et son appartenance.

Devant Dieu, nous restons tous des enfants : différents par nos histoires, nos vocations, nos responsabilités et nos blessures, mais également dépendants de son amour.

Une consécration qui accomplit le baptême

La vie consacrée possède une beauté et une valeur particulières dans l’Église. Elle manifeste publiquement le désir de suivre le Christ pauvre, chaste et obéissant, et rappelle à tous que Dieu peut devenir le centre d’une existence entière.

Mais elle ne constitue pas un autre baptême.

Elle déploie et approfondit la consécration baptismale commune à tous les chrétiens. Elle ne la remplace pas et ne la dépasse pas comme si elle faisait entrer la personne dans une humanité supérieure.

Les conseils évangéliques ne devraient donc jamais devenir des signes de prestige spirituel. Ils sont des appels à servir davantage, à aimer plus librement et à se rendre disponible à la communion.

Une vocation consacrée devient infidèle à sa signification lorsqu’elle sert à produire de la distance, du mépris ou un sentiment de supériorité.

Plus une personne se rapproche du Christ, plus elle devrait apprendre à descendre avec lui.

Le Christ ne manifeste pas sa grandeur en écrasant ceux qui sont plus fragiles. Il se met à genoux pour laver les pieds de ses disciples.

« Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. »

Jean 13, 14

Et ceux qui ne sont pas baptisés ?

Le baptême établit entre les chrétiens une fraternité sacramentelle particulière. Tous ceux qui ont été baptisés au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit sont incorporés au Christ et marqués par une même grâce baptismale.

Cependant, cette fraternité sacramentelle ne nous autorise pas à regarder les personnes non baptisées ou incroyantes comme des êtres inférieurs.

Chaque être humain est créé à l’image de Dieu. Chacun possède une dignité qui ne dépend ni de sa foi, ni de sa réussite morale, ni de son utilité sociale.

Le baptême ne nous sépare donc pas du reste de l’humanité comme une élite religieuse. Il nous rend davantage responsables de servir, d’aimer et de témoigner de la miséricorde que nous avons nous-mêmes reçue.

On ne reconnaît pas un baptisé à sa capacité à établir des frontières, mais à la manière dont il apprend à se faire le prochain de celui qu’il rencontre.

Quand la fraternité vérifie notre prière

La grande question n’est donc pas seulement de savoir combien de temps nous prions, à quelle communauté nous appartenons ou quel engagement nous avons prononcé.

La question est de savoir ce que cette relation à Dieu produit dans notre regard.

Sommes-nous devenus plus capables de reconnaître la dignité d’une personne dont le chemin diffère du nôtre ?

Pouvons-nous respecter une vocation qui ne bénéficie pas du même statut que la nôtre ?

Sommes-nous capables de nous réjouir de la grâce à l’œuvre chez quelqu’un qui ne partage ni nos habitudes, ni notre histoire, ni notre manière de servir l’Église ?

Ou bien avons-nous transformé notre vocation en identité sociale, notre fidélité en mérite et notre consécration en frontière ?

Le baptême ne supprime pas la diversité des charismes, des ministères et des états de vie. Il interdit cependant d’en faire une hiérarchie de dignité.

Nous ne sommes pas frères et sœurs parce que nous avons réussi le même parcours religieux. Nous le sommes parce que nous avons été rejoints par une grâce que personne ne peut posséder.

La fraternité baptismale commence peut-être à cet endroit précis : lorsque nous cessons de nous croire plus légitimes, plus proches de Dieu ou plus dignes d’être aimés que celui dont le chemin ne ressemble pas au nôtre.

Thérèse de Lisieux pouvait regarder Pranzini comme son « premier enfant » parce qu’elle ne se croyait pas propriétaire de la miséricorde. Elle savait qu’elle était elle-même portée par elle.

Et si la sainteté était moins la réussite d’une ascension spirituelle que cette capacité, reçue de Dieu, à ne plus regarder personne d’en haut ?

Références bibliques et théologiques

La Bible, traduction officielle liturgique, Paris, Mame, 2013 : Jean 13, 1-15 ; Luc 18, 9-14 ; Galates 3, 26-29 ; 1 Corinthiens 12, 12-27 ; Éphésiens 4, 1-6.

Concile Vatican II, Constitution dogmatique Lumen gentium, nos 9, 31, 32, 39 et 40, dans Les Conciles œcuméniques, tome II-2 : Les décrets, de Trente à Vatican II, sous la direction de Giuseppe Alberigo, Paris, Éditions du Cerf, 1994, notamment pp. 1567-1571 et pp. 1601-1611. Le no 32 affirme la véritable égalité de tous les fidèles quant à la dignité et à l’action commune dans l’édification du Corps du Christ.

Catéchisme de l’Église catholique, Paris, Mame/Plon, 1992, nos 1213, 1265-1271 et 1996-1997, pp. 268-269 et pp. 422-423 : le baptême fait du baptisé une créature nouvelle, un fils adoptif de Dieu et un membre du Corps du Christ.

Code de droit canonique, édition bilingue et annotée, Paris, Éditions du Cerf, 1989, canons 204, 208, 573, 607 et 1192, pp. 112-114, 318-320 et 638-640. Le canon 208 rappelle l’égalité véritable de tous les fidèles dans leur dignité ; le canon 1192 distingue les vœux publics reçus au nom de l’Église des vœux privés.

Thérèse d’Avila, Le Chemin de perfection, chapitres 4 à 7, dans Œuvres complètes, traduction de Marcelle Auclair, Paris, Desclée de Brouwer, 1964, pp. 569-585 : l’amour fraternel, le détachement et l’humilité sont présentés comme les fondements de la vie d’oraison.

Thérèse d’Avila, Le Château intérieur ou Livre des Demeures, Cinquièmes Demeures, chapitre 3, dans Œuvres complètes, traduction de Marcelle Auclair, Paris, Desclée de Brouwer, 1964, pp. 940-947. Thérèse y présente l’amour du prochain comme le signe le plus sûr de l’amour de Dieu.

Thérèse de Lisieux, Manuscrit A, folios 45v°-46v°, dans Œuvres complètes, édition du Centenaire, Paris, Éditions du Cerf/Desclée de Brouwer, 1992, pp. 144-147 : récit de la prière pour Henri Pranzini, que Thérèse nomme son « premier enfant ».

Thérèse de Lisieux, Manuscrit C, folios 12r°-13v°, dans Œuvres complètes, édition du Centenaire, Paris, Éditions du Cerf/Desclée de Brouwer, 1992, pp. 251-255 : méditation sur le commandement nouveau et l’amour concret des sœurs de la communauté.

Pape François, exhortation apostolique C’est la confiance, 15 octobre 2023, nos 27-30 et 43-46, Libreria Editrice Vaticana, 2023, pp. 18-21 et pp. 27-29 : la petite voie comme confiance dans la miséricorde et ouverture du cœur au salut de tous.

Lydie GOYENETCHE