Thérèse d’Avila : un leadership éprouvé dans la vulnérabilité

« Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi »

« Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort. »

Première lettre de saint Paul aux Corinthiens, 1, 27

Lorsque nous parlons de leadership, nous pensons spontanément à la force, à l’assurance, au charisme ou à la capacité de prendre des décisions. Le leader serait celui qui sait où il va, qui ne doute pas, qui maîtrise les événements et entraîne les autres derrière lui.

La Parole de Dieu nous conduit pourtant sur un chemin différent. Dans la Bible, Dieu ne choisit pas nécessairement les personnes les plus puissantes, les plus sûres d’elles-mêmes ou les mieux installées. Il appelle des hommes et des femmes fragiles, parfois hésitants, conscients de leurs limites. Leur faiblesse n’est pas niée, mais elle devient le lieu dans lequel une force plus grande peut se manifester.

La vulnérabilité n’est donc pas toujours le contraire de l’autorité. Elle peut devenir le commencement d’une autorité plus juste : une autorité qui ne cherche pas à dominer, mais à servir ; qui ne prétend pas tout savoir, mais apprend à discerner ; qui ne s’impose pas par la peur, mais donne aux autres le courage d’avancer.

La vie de Thérèse d’Avila illustre admirablement ce paradoxe chrétien. Thérèse n’est pas née avec la puissance institutionnelle d’un roi, d’un évêque ou d’un grand théologien. Elle est une femme du XVIe siècle, dans une société où la parole féminine demeure étroitement surveillée. Elle connaît la maladie, les résistances intérieures, les incompréhensions et les soupçons. Son expérience mystique elle-même l’expose au jugement d’autrui, dans l’Espagne inquiète de l’Inquisition.

Et pourtant, cette femme vulnérable deviendra réformatrice du Carmel, fondatrice de nombreux monastères, maîtresse de vie spirituelle et, plusieurs siècles après sa mort, docteure de l’Église. Elle écrira aux religieux, aux évêques, aux nobles et aux autorités civiles. Elle organisera ses fondations, cherchera des financements, traversera l’Espagne, apaisera des conflits et soutiendra ceux qui partageaient sa mission.

Sa force ne vient pas de l’absence de fragilité. Elle vient de ce qu’elle a accepté de ne pas construire son œuvre sur elle-même. Thérèse apprend progressivement à laisser Dieu unifier son intelligence, sa volonté, son tempérament et son immense désir d’aimer. Son autorité naît de cette cohérence intérieure : elle cherche à vivre ce qu’elle enseigne et à poser dans le réel les actes que sa prière lui inspire.

À travers elle, nous pouvons nous demander ce qu’est véritablement un leader chrétien. Est-ce celui qui occupe la première place, qui parle le plus fort ou qui fait respecter l’ordre établi ? Ou est-ce celui qui, enraciné dans la prière, accepte d’assumer une responsabilité, de discerner une direction et d’avancer avec les autres, jusque dans l’incertitude ?

Thérèse d’Avila nous montre qu’un véritable leadership ne consiste ni à nier sa vulnérabilité ni à en faire un étendard. Il consiste à la remettre entre les mains de Dieu, afin qu’elle ne devienne pas une prison, mais un passage. Chez elle, la faiblesse reconnue ne conduit pas à la passivité : elle devient disponibilité, liberté intérieure, audace et capacité d’entraîner.

Il ne s’agit pas de transformer Thérèse en théoricienne moderne du management. Il s’agit de regarder comment une femme habitée par Dieu a exercé une autorité réelle, conduit une réforme, formé des communautés et traversé les oppositions sans jamais séparer la contemplation de l’action.

Une vulnérabilité sociale, religieuse et institutionnelle

La vulnérabilité de Thérèse n’était pas seulement liée à sa condition de femme, à sa santé fragile ou à la singularité de ses expériences spirituelles. Elle était également inscrite dans son histoire familiale.

Chrétienne de naissance, Thérèse appartenait, du côté paternel, à une famille de conversos, c’est-à-dire de juifs convertis au christianisme. Son grand-père paternel, Juan Sánchez de Toledo, avait été inquiété par l’Inquisition pour des pratiques judaïsantes avant que la famille ne s’établisse à Ávila et ne cherche à faire reconnaître son honorabilité chrétienne.

Dans l’Espagne du XVIe siècle, cette origine n’était pas anodine. Les statuts dits de « pureté de sang » pouvaient fermer aux descendants de juifs convertis l’accès à certaines charges, institutions ou communautés religieuses. Une personne pouvait être sincèrement chrétienne et demeurer néanmoins exposée au soupçon en raison de son ascendance.

Thérèse porte donc en elle la mémoire d’une identité familiale vulnérable au regard social. Elle sait qu’une existence peut être jugée avant même que sa foi, ses actes ou ses intentions ne soient réellement examinés.

Une expérience mystique exposée au soupçon

À cette fragilité sociale s’ajoute le caractère délicat de son expérience mystique. L’Espagne de son temps connaît plusieurs courants spirituels qui insistent sur l’intériorité, l’oraison mentale et la relation personnelle avec Dieu. Certains sont marqués par l’humanisme chrétien d’Érasme, par le franciscanisme réformé ou par le désir d’un renouvellement intérieur de la foi.

Dans le même temps, l’Inquisition surveille et poursuit les alumbrados, ou « illuminés », soupçonnés de prétendre recevoir directement de Dieu une lumière qui les dispenserait de l’Écriture, des sacrements, du discernement ou de l’autorité de l’Église. Dans un tel climat, parler de visions, de paroles intérieures, de ravissements ou d’union mystique pouvait attirer la méfiance.

Une expérience spirituelle authentique pouvait être confondue avec l’illusion, l’orgueil, la tromperie ou l’action du démon. Le fait que Thérèse soit une femme, dépourvue de formation théologique universitaire et issue d’une famille de conversos rendait sa parole encore plus exposée.

Écrire sur sa vie intérieure n’était donc pas pour elle une entreprise d’affirmation personnelle. C’était accepter de se rendre vulnérable au jugement d’autrui. Elle devait mettre en mots une expérience qui dépassait les mots, reconnaître qu’elle pouvait se tromper et soumettre ce qu’elle vivait au discernement de personnes instruites.

Son Livre de la Vie fut rédigé à la demande de ses accompagnateurs afin que ceux-ci puissent examiner la nature de ses expériences. Le manuscrit fut ensuite retenu pendant plusieurs années par l’Inquisition.

Et pourtant, c’est depuis cette position fragile que Thérèse entreprend une réforme du Carmel, fonde des monastères, conseille des responsables religieux et écrit l’une des œuvres spirituelles les plus importantes du christianisme.

Elle ne devient pas une figure d’autorité après avoir fait disparaître sa vulnérabilité. Elle exerce une autorité tout en demeurant exposée au regard, au discernement et parfois à l’incompréhension d’autrui.

« Andar en verdad » : l’humilité comme marche dans la vérité

Le leadership thérésien ne repose donc pas sur l’invulnérabilité. Il naît de la capacité à avancer sans se déclarer propriétaire de la vérité reçue.

Thérèse ne présente jamais son expérience intérieure comme un pouvoir personnel qui la placerait au-dessus de l’Église ou de sa communauté. Elle cherche des personnes instruites, confronte ce qu’elle vit à l’Écriture, accepte les corrections et apprend à distinguer l’appel de Dieu de ses propres désirs.

Cette attitude correspond à ce qu’elle appelle en espagnol « andar en verdad » : marcher dans la vérité.

Pour Thérèse, l’humilité ne consiste pas à se rabaisser artificiellement ni à nier les dons reçus. Elle consiste à reconnaître la vérité de Dieu et la vérité de la créature : tout recevoir avec gratitude, sans s’attribuer la source de ce qui est donné, mais sans refuser non plus la mission confiée.

« Dieu est la souveraine Vérité, et l’humilité consiste à marcher dans la vérité. »

Thérèse d’Avila, Le Château intérieur

Marcher dans la vérité, c’est ne pas prétendre être davantage que ce que l’on est. Mais c’est également ne pas se déclarer incapable lorsque Dieu appelle. C’est reconnaître sa faiblesse sans en faire un prétexte pour fuir la responsabilité.

Chez Thérèse, l’humilité n’est donc ni la peur d’agir ni l’acceptation passive de toutes les décisions humaines. Elle est une manière de demeurer ajustée : ne pas confondre l’inspiration avec l’orgueil, mais ne pas confondre non plus l’obéissance avec l’abandon de la conscience et du discernement.

Son autorité se construit dans cet équilibre exigeant entre audace et prudence, liberté intérieure et appartenance ecclésiale, expérience personnelle et accueil du jugement d’autrui.

Oser fonder, réformer et écrire dans un tel contexte, ce n’était pas faire disparaître sa vulnérabilité. C’était accepter de la traverser.

Une force qui entraîne les autres

Quand nous regardons la vie de Thérèse, nous découvrons une femme dotée d’une force de caractère remarquable. Vivre ouvertement une profonde vie d’oraison à l’époque de l’Inquisition exigeait déjà du courage. Entreprendre ensuite une réforme religieuse au sein d’un ordre aussi ancien que le Carmel demandait une détermination peu commune.

Le vœu d’obéissance occupait une place centrale dans la vie religieuse. Remettre en question certaines habitudes de l’ordre ne pouvait donc pas être perçu comme une simple proposition d’organisation. La réforme touchait à la manière de comprendre la fidélité, la communauté, la pauvreté et la vocation contemplative.

Thérèse rencontrera de nombreuses oppositions, aussi bien dans le Carmel que parmi certaines autorités ecclésiastiques. Mais elle saura également trouver des soutiens, former des alliances, obtenir des autorisations et communiquer l’espérance qui l’habite.

Dès son enfance, son imagination est nourrie par les récits de saints et les valeurs chevaleresques de son époque. Avec son frère Rodrigue, elle rêve de partir au pays des Maures pour y donner sa vie au Christ. Ce projet enfantin sera rapidement interrompu, mais il révèle déjà une personnalité capable de transformer un idéal intérieur en désir d’action et d’entraîner quelqu’un avec elle.

Plus tard, cette ardeur sera purifiée. Elle ne disparaîtra pas, mais cessera peu à peu d’être une exaltation personnelle pour devenir une disponibilité au service d’une œuvre qui la dépasse.

Des femmes fortes au service de Dieu

Dans le Chemin de perfection, Thérèse exhorte ses religieuses à ne pas se laisser enfermer dans les représentations dévalorisantes de la féminité de son époque. Elle les appelle à devenir des femmes fortes, capables d’oraison, de persévérance et de courage.

« Je ne voudrais pas, mes filles, que vous soyez femmes en rien, ni que vous le paraissiez, mais que vous soyez des femmes fortes. »

Thérèse d’Avila, Chemin de perfection

Son vocabulaire peut aujourd’hui nous surprendre, car elle utilise les catégories culturelles du XVIe siècle, dans lesquelles la force est volontiers qualifiée de « virile ». Il ne faut cependant pas comprendre cet appel comme un rejet de la féminité ou une imitation des hommes.

Thérèse invite plutôt ses sœurs à ne pas intérioriser l’idée qu’elles seraient, par nature, incapables de profondeur, d’intelligence spirituelle ou de gouvernement. Elle leur demande de faire ce qui dépend d’elles, dans la confiance que Dieu peut fortifier celles qu’il appelle.

La force thérésienne n’est pas une dureté. Elle est une vertu de persévérance. Elle permet de rester debout face aux épreuves, de ne pas abandonner la prière dans les périodes d’aridité, d’affronter les oppositions sans perdre le sens de la mission.

Elle permet également de gouverner sans renoncer à la fraternité.

Le leader comme base sécurisante

Cette manière de gouverner peut être éclairée par la théorie de l’attachement, développée au XXe siècle par le psychiatre et psychanalyste britannique John Bowlby.

Dans la petite enfance, un attachement suffisamment sécurisé permet à l’enfant d’explorer son environnement tout en sachant qu’il peut revenir vers une personne fiable en cas de peur ou de difficulté. Cette figure d’attachement ne supprime pas tous les dangers et ne fait pas les expériences à la place de l’enfant. Elle lui offre une base assez stable pour qu’il puisse s’éloigner, apprendre, prendre des initiatives puis revenir.

Cette intuition dépasse le seul cadre de l’enfance. Dans toute communauté humaine, certaines présences nous donnent davantage de liberté parce qu’elles sont fiables. Une personne sécurisante ne contrôle pas chaque geste des autres. Elle demeure accessible, cohérente et prévisible. Sa parole ne varie pas constamment selon son humeur ou selon les rapports de force.

Un véritable responsable peut ainsi devenir une forme de base sécurisante. Non pas parce qu’il promettrait que rien de pénible n’arrivera, mais parce que les autres savent qu’ils ne seront pas abandonnés dès que surgira une difficulté.

Cette sécurité ne repose pas sur la douceur seule. Elle naît de l’accord entre la parole et les actes, de la capacité à poser des limites, de la justice dans les décisions et de la fidélité à une mission commune.

À sa manière, Thérèse devient une telle présence pour ses communautés. Ses sœurs savent qu’elle porte une vision claire de la vie carmélitaine. Elles savent également qu’elle connaît la fatigue, la maladie, les contraintes matérielles et les inquiétudes humaines.

Elle ne leur parle pas depuis un idéal inaccessible. Elle partage leurs conditions de vie, comprend leurs peurs et sait combien une communauté peut être fragilisée par les tensions, les jalousies, les incompréhensions ou les difficultés économiques.

Son autorité ne vient donc pas seulement de la force de ses convictions. Elle vient aussi de sa capacité à demeurer présente, à encourager, à reprendre, à conseiller et à créer entre les personnes un climat suffisamment stable pour que chacune puisse avancer.

La sécurité n’est pas l’absence de conflit

Une communauté sécurisante n’est pas une communauté sans désaccords. La sécurité véritable ne consiste pas à maintenir artificiellement une paix de façade ou à empêcher toute parole dérangeante.

Elle permet au contraire de parler avec vérité sans craindre d’être immédiatement rejeté, humilié ou exclu.

Les travaux contemporains sur la sécurité psychologique montrent que les groupes apprennent mieux lorsque leurs membres peuvent reconnaître une erreur, exprimer un doute ou signaler un problème sans être systématiquement disqualifiés. Cette confiance ne supprime ni l’exigence ni la responsabilité. Elle les rend possibles.

Thérèse connaissait bien la réalité des conflits communautaires. Ses écrits manifestent une conscience très fine des mouvements intérieurs, des susceptibilités, des comparaisons et des désirs de reconnaissance qui peuvent troubler une communauté religieuse.

Elle ne cherche pas à construire une fraternité dans laquelle tout le monde serait constamment d’accord. Elle veut plutôt que les désaccords soient replacés dans une recherche commune de la vérité, de la charité et du service de Dieu.

Son humour joue également un rôle important. Il empêche la vie spirituelle de devenir rigide et rappelle que la sainteté ne consiste pas à se prendre continuellement au sérieux. L’humour thérésien crée de l’espace, désamorce certaines tensions et ramène les personnes à une juste mesure d’elles-mêmes.

Une vision spirituelle qui s’incarne dans le réel

Le leadership de Thérèse ne se limite pas à une influence spirituelle ou à une capacité d’inspiration. Il s’ancre dans une vision à long terme et dans un engagement collectif au service d’une mission.

Thérèse n’agit jamais seulement pour son accomplissement personnel. Ses fondations, ses lettres et son enseignement sont mis au service d’un projet communautaire d’Église, enraciné dans la prière et le service de Dieu.

La réforme thérésienne ne se résume pas à modifier quelques règles. Elle propose une nouvelle manière d’habiter ensemble, de prier, de vivre la pauvreté et de construire la fraternité.

Cette vision doit cependant affronter des réalités très concrètes. Pour fonder un monastère, il faut trouver une maison, obtenir des autorisations, assurer des ressources minimales, négocier avec les autorités civiles et religieuses, rassurer les familles et choisir les personnes capables de porter la nouvelle communauté.

Thérèse écrit, voyage, négocie et plaide. Elle sollicite des nobles, des religieux et des évêques. Elle refuse certains compromis lorsqu’ils menacent ce qu’elle estime essentiel à la vie évangélique, mais elle sait également adapter ses démarches aux circonstances.

Elle ne rêve pas d’un idéal flottant. Elle trace des routes dans le réel.

Son gouvernement ne sépare jamais l’intériorité de l’action, la foi de l’organisation, la prière de la décision. Elle ne prie pas pour échapper aux contraintes matérielles ; elle cherche dans la prière la liberté nécessaire pour les affronter avec justesse.

La prière comme lieu de discernement

Chez Thérèse, l’oraison n’est ni un refuge contre le monde ni une recherche d’émotions extraordinaires. Elle est une relation d’amitié avec le Christ, un lieu dans lequel la personne apprend progressivement à se connaître devant Dieu.

Cette connaissance de soi est indispensable à toute responsabilité. Une personne qui ignore ses propres blessures, ses besoins de reconnaissance ou ses peurs risque de les faire porter aux autres. Elle peut confondre le service d’une mission avec la défense de son pouvoir personnel.

L’oraison ne supprime pas automatiquement ces mouvements. Elle les révèle. Elle oblige peu à peu à regarder ce qui nous anime réellement.

Thérèse apprend ainsi à distinguer le désir de servir Dieu du désir d’être reconnue, l’obéissance véritable de la peur, la prudence de la lâcheté et l’audace de la précipitation.

Son discernement n’est jamais solitaire. Elle prie, observe les fruits de ses décisions, consulte des personnes compétentes et confronte son intuition au réel. Cette démarche protège l’expérience intérieure contre le risque de devenir une certitude fermée sur elle-même.

Le leader chrétien n’est donc pas celui qui affirme que Dieu lui a parlé et exige ensuite que tous lui obéissent. Il est celui qui accepte que ce qu’il croit avoir compris soit éprouvé par le temps, les fruits, l’Écriture, la communauté et le discernement d’autrui.

Une autorité relationnelle

La réforme de Thérèse s’appuie également sur un vaste réseau de relations. Sa correspondance comprend plusieurs centaines de lettres adressées à des religieuses, des confesseurs, des supérieurs, des nobles et des responsables civils ou ecclésiastiques.

Ces lettres ne constituent pas un simple accompagnement spirituel détaché de l’action. Elles sont un véritable instrument de gouvernement.

Thérèse y encourage les prieures, soutient les communautés fragiles, donne des conseils pratiques, sollicite des appuis, cherche des financements, apaise des conflits et explique les objectifs de la réforme.

Elle exerce ainsi une autorité relationnelle. Elle ne peut pas s’appuyer sur une puissance institutionnelle personnelle suffisante pour imposer seule ses décisions. Elle doit convaincre, créer de la confiance, entretenir les liens et permettre à des personnes différentes de coopérer autour d’une même vision.

Cette dépendance à l’égard d’autrui pourrait apparaître comme une faiblesse. Elle devient pourtant l’une des forces de son œuvre. Parce qu’elle ne peut agir seule, Thérèse apprend à reconnaître les dons des autres et à leur confier de véritables responsabilités.

Un leadership fondé sur la vulnérabilité n’est donc pas un leadership solitaire. Il sait qu’une mission commune exige un tissu de relations, des médiations, des relais et des compétences diverses.

Transformer sans dominer

Nous dirions aujourd’hui qu’un leader transformationnel ne se contente pas d’assurer le fonctionnement ordinaire d’un groupe. Il aide les personnes à comprendre le sens d’une mission, les encourage à grandir et leur permet de devenir elles-mêmes responsables.

Thérèse présente plusieurs traits de ce type d’autorité. Elle porte une vision claire, mais ne cherche pas seulement à obtenir une obéissance immédiate. Elle forme les sœurs qui pourront gouverner les nouveaux monastères. Elle développe leur autonomie, leur capacité de discernement et leur sens des responsabilités.

Son œuvre ne peut durer que si elle ne repose pas uniquement sur sa propre personne.

Elle inspire, elle organise et elle crée du lien. Son autorité naît de l’accord entre ce qu’elle enseigne et ce qu’elle cherche elle-même à vivre : la pauvreté, la fraternité, l’oraison, la confiance et la fidélité à l’Évangile.

Cette cohérence n’est jamais parfaite. Thérèse conserve son tempérament, ses impatiences, ses inquiétudes et ses limites. Mais son humilité lui permet de les reconnaître, parfois avec beaucoup d’humour, et de poursuivre son chemin sans prétendre être arrivée.

Elle ne conduit pas parce qu’elle serait sans faille. Elle conduit parce qu’elle accepte d’être continuellement transformée par Celui qu’elle veut servir.

L’autorité chrétienne ne consiste pas à occuper la première place

À l’école de Thérèse d’Avila, le leader incarné n’est pas celui qui consacre son énergie à protéger son statut, à éviter les problèmes ou à obtenir l’approbation de tous.

Il avance vers une vision commune et pose des actes concrets pour la servir. Il accepte que certaines décisions provoquent de l’incompréhension, mais il ne recherche pas le conflit pour lui-même.

Il ne confond pas la paix avec l’absence de désaccord. Il ne confond pas davantage la force avec la domination.

Une autorité chrétienne cherche à faire grandir les autres. Elle devient un point d’ancrage dans le doute, non parce qu’elle posséderait toutes les réponses, mais parce qu’elle demeure fidèle, présente et orientée vers un bien qui la dépasse.

Elle sait également reconnaître qu’elle a besoin des autres. Elle accepte d’être conseillée, reprise et parfois corrigée. Elle n’utilise pas la vulnérabilité comme une technique destinée à gagner la sympathie, mais elle ne dissimule pas non plus son humanité derrière une fonction ou un titre.

Conclusion : la force de marcher dans la vérité

Thérèse d’Avila nous révèle que la vulnérabilité et le leadership ne sont pas nécessairement opposés.

Son ascendance converse, sa condition de femme, ses maladies, ses expériences mystiques et la surveillance religieuse de son époque auraient pu la condamner au silence. Elles auraient pu l’inciter à ne prendre aucun risque, à ne rien écrire et à ne rien entreprendre.

Mais Thérèse n’a pas attendu de devenir invulnérable pour répondre à l’appel reçu.

Elle a marché dans la vérité. Elle a reconnu ses limites sans nier ses dons. Elle a soumis son expérience au discernement sans renoncer à sa conscience. Elle a accepté l’aide d’autrui sans abandonner la mission qui lui avait été confiée.

Son humilité ne l’a pas rendue passive. Elle l’a rendue libre.

Son autorité ne repose ni sur la domination ni sur la mise en scène de sa force. Elle naît d’une vie progressivement unifiée par la prière, d’une vision confrontée au réel et d’une fidélité capable de traverser les oppositions.

Thérèse devient ainsi un point d’appui pour les autres. Elle ne leur retire pas leur liberté et ne fait pas le chemin à leur place. Elle leur offre une présence, une direction et un espace dans lequel elles peuvent elles-mêmes grandir, discerner et agir.

À travers elle, la parole de saint Paul prend une résonance particulière : Dieu ne choisit pas toujours ce qui paraît fort selon les critères du monde. Il peut choisir une femme exposée, fragile et suspectée pour en faire une fondatrice, une réformatrice et une docteure de l’Église.

La faiblesse n’est pas alors glorifiée pour elle-même. Elle devient le lieu où l’être humain cesse de s’appuyer uniquement sur sa propre puissance et consent à recevoir sa force de Dieu.

Le leadership chrétien pourrait finalement se résumer ainsi : marcher dans la vérité, demeurer fidèle dans l’épreuve et aider les autres à devenir, à leur tour, libres et responsables.


Références

La Bible, Première lettre de saint Paul aux Corinthiens, chapitre 1, versets 26 à 29.

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Thérèse d’Avila, Le Livre de la Vie, récit de son chemin spirituel et de ses expériences mystiques.

Thérèse d’Avila, Le Chemin de perfection, enseignement adressé aux premières communautés de carmélites déchaussées.

Thérèse d’Avila, Le Château intérieur ou Les Demeures, notamment les Sixièmes Demeures sur l’humilité comme marche dans la vérité.

Thérèse d’Avila, Les Fondations, récit de la création des premiers monastères de la réforme thérésienne.

Thérèse d’Avila, Correspondance, lettres adressées aux religieuses, aux responsables ecclésiastiques, aux bienfaiteurs et aux autorités civiles.

John Bowlby, Attachement et perte, travaux fondateurs sur l’attachement et la notion de base sécurisante.

Mary Ainsworth, travaux sur les formes d’attachement et la sécurité affective.

Amy C. Edmondson, travaux sur la sécurité psychologique, la confiance et la liberté de parole dans les groupes humains.

Joseph Pérez, travaux historiques consacrés à Thérèse d’Avila, à l’Espagne du XVIe siècle, aux conversos et au contexte inquisitorial.

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Lydie GOYENETCHE