Comment une croix, instrument de supplice, d’humiliation et d’abandon,
peut-elle être dite « glorieuse » ?
Il y a là tout le paradoxe du christianisme.
Le 14 septembre, l’Église ne célèbre ni la souffrance pour elle-même,
ni le goût du sacrifice, ni une fascination pour la mort.
Elle contemple au contraire
ce lieu où l’Amour est allé jusqu’au bout
.
Là où l’homme aurait pu ne voir qu’un échec, Dieu a ouvert un passage.
Là où tout semblait fini, la Vie travaillait déjà en secret.
Mais cette vulnérabilité de Dieu ne commence pas seulement au Golgotha.
Elle traverse tout le mystère chrétien.
Elle se laisse entrevoir jusque dans l’Eucharistie,
où le Christ choisit de demeurer parmi nous
sous l’humble apparence du pain.
Dieu ne s’impose pas. Il consent à être reçu.
Il se fait si petit qu’il se remet entre nos mains.
Celui que rien ne peut contenir accepte d’être accueilli
dans la pauvreté d’une hostie.
Il ne force aucune porte :
il se donne et attend seulement que nous consentions, à notre tour,
à l’accueillir.
Il y a dans ce mystère quelque chose de profondément bouleversant :
la toute-puissance de Dieu se révèle comme une puissance qui renonce à contraindre.
L’Amour véritable ne possède pas.
Il se propose.
Il s’expose même au refus,
parce qu’aimer suppose de laisser l’autre libre de répondre.
De Bethléem à l’Eucharistie, de l’Eucharistie au Golgotha,
c’est le même mouvement de Dieu :
se faire proche, se faire pauvre, se faire vulnérable,
pour que l’homme puisse librement l’accueillir.
La Croix est glorieuse parce qu’elle nous révèle jusqu’où va ce consentement de Dieu à notre liberté,
et jusqu’où il accepte de nous rejoindre.
Non pas au-dessus de notre fragilité, mais au cœur même de celle-ci.
Non pas loin de nos nuits, mais jusque dans leur profondeur.
Et c’est précisément là que commence la lumière.
Le bois de la mort devenu arbre de Vie
La fête de la Croix Glorieuse plonge ses racines dans les premiers siècles du christianisme.
La tradition associe notamment cette mémoire à Jérusalem, à sainte Hélène et à la Croix du Christ
retrouvée au IVe siècle.
Mais l’Église ne contemple pas simplement un objet ancien ou le souvenir d’un événement passé.
Elle contemple un mystère toujours vivant.
Ce bois dressé sur le Golgotha, lieu de condamnation et de honte,
devient dans la foi chrétienne comme un nouvel arbre de Vie.
Au milieu de nos terres arides, il demeure planté comme une promesse :
aucune nuit n’est assez profonde pour empêcher Dieu d’y faire naître une aurore.
Sur la Croix, Jésus ne supprime pas magiquement la souffrance humaine.
Il l’habite.
Il entre dans l’abandon, la solitude, la peur, l’injustice et le silence.
Et parce que le Fils de Dieu traverse tout cela dans l’amour,
aucune de nos ténèbres n’est désormais totalement étrangère à sa présence.
Voilà peut-être la première lumière de cette fête :
nous ne sommes jamais seuls au lieu même où nous nous croyons abandonnés.
« Il faut que le Fils de l’homme soit élevé »
L’Évangile selon saint Jean ose un mot étonnant pour parler de la Croix :
celui d’élévation.
« Il faut que le Fils de l’homme soit élevé,
afin qu’en lui tout homme qui croit ait la vie éternelle. »
Jean 3, 14-15
Aux yeux des hommes, Jésus est pourtant abaissé, dépouillé, livré.
Mais saint Jean nous apprend à regarder autrement.
La gloire de Dieu n’est pas d’abord éclat, puissance ou domination.
Elle est manifestation de ce que Dieu est au plus intime de lui-même :
un amour qui se donne sans retour sur lui-même.
La Croix devient alors comme l’icône silencieuse du cœur de Dieu.
Celui que nous aurions voulu voir triompher choisit de se rendre vulnérable.
Celui que nous aurions voulu voir imposer sa force ouvre les bras.
Celui que nous aurions voulu voir répondre à la violence demeure dans l’amour.
Et c’est ainsi que le monde est sauvé.
Une sagesse qui renverse nos regards
Pour entrer dans le mystère de la Croix, il faut accepter que nos critères habituels
soient bouleversés.
Nous cherchons spontanément la force, la maîtrise, la réussite et l’efficacité.
L’Évangile nous conduit ailleurs.
Saint Paul en avait fait l’expérience. Aux Corinthiens, il écrit :
« Quand je suis venu chez vous, frères, je ne suis pas venu vous annoncer
le mystère de Dieu avec le prestige du langage ou de la sagesse.
Car j’ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus Christ,
et Jésus Christ crucifié. Moi-même, je me suis présenté à vous
dans la faiblesse, la crainte et un grand tremblement. »
1 Corinthiens 2, 1-3
Paul ne cherche plus à convaincre par l’éclat de son intelligence
ou par la force de son discours.
Il consent à être pauvre.
Et dans cette pauvreté, quelque chose peut enfin apparaître qui ne vient pas de lui.
La Croix nous apprend peut-être cela :
Dieu ne demande pas toujours que nous devenions plus forts.
Il nous invite parfois simplement à lui laisser une place
dans ce que nous ne savons pas réparer.
Il existe en nous des blessures que nous ne pouvons effacer,
des limites que nous ne pouvons franchir,
des histoires que nous ne pouvons réécrire.
Et pourtant, rien de cela n’est condamné à demeurer stérile.
La grâce sait faire germer la vie dans des terres que nous pensions perdues.
La petite voie au pied de la Croix
Les saints l’ont compris de mille manières.
Sainte Thérèse de Lisieux, avec sa « petite voie », nous apprend que la sainteté
ne consiste pas à devenir exceptionnel, mais à consentir à être aimé jusque dans sa petitesse.
Il ne s’agit plus de gravir le ciel à la force des bras,
mais de se laisser porter.
Au pied de la Croix, nos pauvretés cessent alors d’être seulement des obstacles.
Elles peuvent devenir des ouvertures.
Une faiblesse offerte peut devenir lieu de communion.
Une blessure confiée peut devenir lieu de compassion.
Une impuissance reconnue peut devenir lieu d’abandon.
Nos fissures ne disparaissent pas nécessairement.
Mais elles peuvent laisser passer une lumière que nous ne savions pas contenir.
C’est là toute la douceur paradoxale de la Croix Glorieuse :
Dieu ne fait pas de notre fragilité un objet de honte.
Il peut en faire un lieu de rencontre.
Faire halte devant le Crucifié
Le 14 septembre peut être vécu très simplement.
Même lorsqu’aucune célébration particulière ne nous rassemble dans notre église ce jour-là,
la communion de la prière demeure.
S’arrêter
S’arrêter quelques minutes devant une croix.
Faire silence.
Regarder.
Ne pas chercher immédiatement à comprendre.
Déposer
Déposer devant le Christ une inquiétude, une blessure,
un visage aimé ou une situation que nous ne maîtrisons plus.
Se confier
Et peut-être lui dire simplement :
« Seigneur, je ne sais pas quoi faire de cela. Mais je te le donne. »
La contemplation chrétienne commence souvent dans cette simplicité.
Car au pied de la Croix, nous découvrons que Dieu ne nous demande pas
de lui présenter une vie parfaitement ordonnée.
Il nous demande de venir tels que nous sommes.
Avec notre amour.
Avec notre peur.
Avec notre désir de croire.
Avec ce qui, en nous, demeure encore dans la nuit.
De la Croix à la Résurrection
La Croix Glorieuse ne peut jamais être séparée du matin de Pâques.
Sans la Résurrection, la Croix resterait le souvenir tragique d’un juste mis à mort.
Mais parce que le Père a relevé Jésus d’entre les morts,
la Croix devient passage.
Elle nous dit que l’Amour peut traverser la mort sans être vaincu.
Elle nous dit que le don de soi n’est pas perdu.
Elle nous dit qu’au plus profond de nos Vendredis saints,
Dieu prépare déjà mystérieusement un matin.
La foi ne consiste donc pas à prétendre que tout va bien.
Elle consiste parfois simplement à croire que nos ténèbres ne sont pas le dernier mot.
Et c’est peut-être cela, finalement, célébrer la Croix Glorieuse :
regarder ce qui semblait annoncer la fin,
et découvrir qu’en Dieu
cela peut devenir un commencement.
Prière pour la fête de la Croix Glorieuse
Seigneur Jésus,
« `
toi qui as ouvert les bras sur la Croix
pour ne plus jamais les refermer sur aucun de nous,
toi qui te fais encore si petit dans le pain eucharistique
et qui attends humblement d’être accueilli,
apprends-nous à regarder nos fragilités
avec ton propre regard.
Lorsque nous voudrions être forts,
apprends-nous la confiance.
Lorsque nous traversons la nuit,
garde en nous la mémoire de l’Aurore.
Lorsque nous ne pouvons plus rien changer,
apprends-nous encore à aimer.
Fais de nos blessures des lieux de compassion,
de nos pauvretés des espaces pour ta grâce,
et de nos croix des chemins mystérieux vers la Vie.
Que ta Croix glorieuse demeure devant nous
non comme le signe d’une défaite,
mais comme la certitude silencieuse
que l’Amour aura toujours le dernier mot.
Amen.
« `
Lydie GOYENETCHE
Sources et références
Évangile selon saint Jean, Jn 3, 13-17 :
Évangile proclamé pour la fête liturgique de la Croix Glorieuse.
Évangile selon saint Jean, Jn 6, 51-58 :
le Christ se présente comme le Pain vivant descendu du ciel
et donné pour la vie du monde.
Première lettre de saint Paul aux Corinthiens,
1 Co 11, 23-26 :
tradition apostolique de l’institution de l’Eucharistie.
Livre des Nombres, Nb 21, 4b-9 :
le serpent de bronze élevé par Moïse dans le désert,
figure biblique reprise par Jésus dans l’Évangile selon saint Jean.
Lettre de saint Paul aux Philippiens, Ph 2, 6-11 :
abaissement du Christ « jusqu’à la mort, et la mort de la Croix »,
suivi de son exaltation.
Première lettre de saint Paul aux Corinthiens,
1 Co 2, 1-3 :
Paul choisit de ne connaître que
« Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié ».
Catéchisme de l’Église catholique,
§ 613 à 618 :
le sacrifice du Christ sur la Croix,
sa valeur rédemptrice et la participation des disciples au mystère pascal.
Catéchisme de l’Église catholique,
§ 619 à 623 :
mort du Christ pour nos péchés,
offrande libre de sa vie et amour du Christ « jusqu’au bout ».
Catéchisme de l’Église catholique,
§ 1322 à 1419 :
le sacrement de l’Eucharistie, présence du Christ,
mémorial du sacrifice pascal et don du Christ à son Église.
Pape Léon XIV, Angélus du 14 septembre 2025,
Vatican, pp. 1-2 :
origine de la fête, sainte Hélène, Jean 3, 13-17
et transformation par Dieu de l’instrument de mort en instrument de vie.
Pape François, Angélus du 14 septembre 2014 :
la Croix du Christ révèle au plus haut point l’amour de Dieu pour l’humanité
et manifeste la victoire de la miséricorde sur le mal.
AELF – Liturgie de la fête de la Croix Glorieuse, 14 septembre :
Nb 21, 4b-9 ; Ps 77 (78) ; Ph 2, 6-11 ; Jn 3, 13-17.

