Saint Luc évangéliste : annoncer le Christ en entrant dans l’histoire de l’autre
Le 18 octobre, l’Église fête saint Luc, évangéliste.
Son œuvre, qui se poursuit dans les Actes des Apôtres, nous conduit des chemins de Galilée jusqu’à Rome et ouvre progressivement l’histoire de Jésus à des hommes et des femmes issus d’autres peuples et d’autres cultures.
À l’heure où notre diocèse nous invite justement à redécouvrir la mission, Luc nous pose une question étonnamment actuelle :
comment annoncer le Christ à quelqu’un sans commencer par écouter l’histoire dans laquelle il vit déjà ?
Le 18 octobre : saint Luc et la mission se rencontrent
Le dimanche 18 octobre 2026, jour même de la fête de saint Luc, la paroisse Artzain Ona – Bon Pasteur de Baigorri et le service diocésain missionnaire proposent la projection du documentaire
« Baroudeurs du Christ » à la salle paroissiale Biletxea de Baigorry
.1
Le film suit cinq missionnaires français des Missions Étrangères de Paris envoyés au cœur de cultures qui ne sont pas les leurs : de l’Inde à Taïwan, de la Corée à Madagascar ou au Cambodge.
Ils accompagnent les plus fragiles, accueillent des personnes handicapées, viennent en aide à des réfugiés et cherchent aussi, selon l’expression employée par le diocèse, à « traduire la foi en art local ».1
Cette expression pourrait presque servir d’introduction à l’Évangile de Luc.
Car faire mission ne consiste pas simplement à transporter d’un pays à l’autre un discours religieux déjà construit.
Il faut d’abord rencontrer une personne, une famille, parfois tout un peuple :
avec sa langue, sa culture, son histoire familiale, ce qu’il croit déjà, ses blessures, ses questions sur Dieu et parfois une histoire qui a rendu la foi familière… ou au contraire difficile à approcher.
La mission commence lorsque l’histoire de quelqu’un peut rencontrer celle du Christ.
Luc commence par expliquer comment il va raconter
Luc ne commence pas son Évangile comme Marc.
Marc entre presque immédiatement dans l’annonce de Jésus Christ.
Luc, lui, prend d’abord le temps de s’adresser à son lecteur.
Il explique que d’autres ont déjà entrepris de raconter les événements, qu’il s’appuie sur ce qui a été transmis par les témoins et qu’il a lui-même recueilli avec précision les informations dont il dispose.
Il veut proposer à Théophile un récit ordonné afin qu’il puisse reconnaître la solidité de l’enseignement qu’il a reçu.2
Dès les premiers versets de son Évangile, Luc ne pense donc pas seulement à ce qu’il transmet : il pense aussi à celui qui va le recevoir.
Un prologue qui parle aussi la langue culturelle de son lecteur
Le prologue de Luc intéresse particulièrement les exégètes parce qu’il présente des ressemblances avec certaines préfaces employées dans le monde grec et dans l’historiographie antique.
John Moles a ainsi souligné ses liens avec plusieurs formes littéraires grecques et avec l’historiographie classique.3
D’autres chercheurs, comme Zachary K. Dawson, sont plus prudents : il n’est pas nécessaire d’y voir précisément la forme d’un décret grec ; Luc semble plutôt reprendre les conventions générales des préfaces historiographiques de son temps.4
Cette discussion est importante car elle montre que Luc raconte Jésus en utilisant aussi des formes littéraires intelligibles pour le monde culturel de son lecteur.
Luc transmet ainsi une histoire née en Israël à des lecteurs qui ne vivent plus nécessairement dans le même univers culturel que Jésus de Nazareth.
C’est déjà, d’une certaine manière, une expérience missionnaire.
Luc raconte-t-il simplement ce qui s’est passé ?
Lire l’Évangile dans la foi n’interdit pas de le lire avec les outils de l’exégèse.
Les quatre évangélistes ne sont pas quatre caméras placées autour de Jésus qui auraient enregistré exactement les mêmes scènes sous quatre angles différents.
Ils reçoivent des traditions, des paroles, des souvenirs et des récits déjà transmis dans les premières communautés chrétiennes.
Ils les sélectionnent, les organisent et les intègrent dans une œuvre construite.
C’est notamment ce que l’exégèse appelle le travail rédactionnel de l’évangéliste.
Le prologue de Luc lui-même nous le montre : avant son propre récit existent déjà des témoins, une transmission et d’autres récits.2
La question n’est donc pas d’opposer un « vrai Jésus historique » à un Jésus qui aurait été inventé par Luc.
Elle est beaucoup plus subtile :
Comment les événements concernant Jésus, profondément enracinés dans le judaïsme du Ier siècle, sont-ils transmis quelques décennies plus tard à des communautés implantées dans un monde culturel beaucoup plus vaste ?
Un Jésus profondément enraciné en Israël
Luc ne gomme jamais les racines juives de Jésus.
Son récit commence au Temple de Jérusalem avec Zacharie.
Marie et Joseph inscrivent leur enfant dans l’histoire religieuse d’Israël.
Syméon attend la consolation d’Israël, Anne appartient à cette même attente, et Jésus fréquente la synagogue et vit au rythme des Écritures de son peuple.
Et pourtant, quelque chose s’ouvre progressivement.
De Jérusalem vers toutes les nations
Dès l’enfance de Jésus, Syméon reconnaît en lui une lumière destinée aux nations.
Plus tard, à Nazareth, Jésus rappelle que l’action de Dieu s’est aussi manifestée auprès de personnes situées en dehors d’Israël, comme la veuve de Sarepta ou Naaman le Syrien.5
Puis l’Évangile s’achève sur une ouverture vers toutes les nations, et les Actes des Apôtres prolongent ce mouvement.
Jérusalem → Judée → Samarie → nations.
L’histoire particulière de Jésus de Nazareth devient ainsi une histoire dans laquelle des hommes et des femmes appartenant à d’autres cultures peuvent à leur tour entrer.
Faire mission, est-ce demander à l’autre de devenir comme nous ?
Lorsqu’on parle de mission, on peut encore imaginer quelqu’un qui posséderait déjà toutes les réponses et partirait les transmettre à quelqu’un qui ne posséderait rien.
L’expérience missionnaire est pourtant beaucoup plus complexe.
Le missionnaire arrive dans une histoire commencée avant lui.
Il rencontre une langue qu’il ne maîtrise pas toujours, des symboles qu’il doit apprendre à comprendre, une manière particulière de vivre la famille, le deuil, le sacré, la souffrance, le corps, les ancêtres ou la relation à Dieu.
S’il veut réellement annoncer le Christ, il doit donc aussi apprendre à écouter.
C’est précisément ce que montre l’actualité missionnaire proposée par notre diocèse le 18 octobre à Baigorry :
les missionnaires ne vivent pas en dehors des cultures qu’ils rencontrent ; ils apprennent à y vivre, à y servir et à y faire entendre l’Évangile.1
À Athènes, Paul commence par regarder ce que les autres croient déjà
Dans les Actes des Apôtres, Luc raconte une scène qui permet de comprendre concrètement cette manière de faire mission.
Paul arrive à Athènes, ville remplie de temples, de statues et de représentations religieuses étrangères à la tradition d’Israël.
Luc nous dit même que Paul est profondément heurté par les idoles qu’il observe.6
Pourtant, lorsqu’il s’adresse aux Athéniens, Paul commence par observer leur propre univers religieux.
Il remarque un autel portant cette inscription :
« Au dieu inconnu ».
Et c’est précisément de là qu’il part.6
Plus étonnant encore : Paul cite leurs propres poètes lorsqu’il affirme :
« Nous sommes de sa descendance. »6
Il ne leur dit pas que toutes leurs croyances sont vraies.
Il ne renonce ni à annoncer Dieu, ni à appeler à la conversion, ni à proclamer la Résurrection.
Mais il cherche d’abord un point de rencontre déjà présent dans leur culture.
Partir de là où la personne se trouve
Voilà peut-être l’un des enseignements les plus actuels de la mission.
Évangéliser ne signifie pas demander à l’autre d’oublier immédiatement tout ce qu’il est pour adopter notre propre manière de penser.
Cela signifie aussi chercher où la Parole de Dieu peut venir rencontrer une histoire humaine déjà commencée.
Et cette histoire peut être religieuse, familiale, heureuse ou douloureuse.
Une personne peut avoir grandi dans une famille profondément catholique.
Une autre peut avoir été baptisée enfant sans avoir ensuite reçu de catéchèse.
Une autre encore peut avoir été blessée par l’Église.
Certaines reviennent vers une paroisse au moment d’un mariage, d’un baptême, d’une maladie ou d’un décès.
D’autres poussent la porte d’une église pour la première fois parce qu’une question sur Dieu les accompagne depuis longtemps.
On ne commence pas la même conversation avec toutes ces personnes.
La foi que l’Église annonce demeure la même.
Mais le chemin par lequel chacun peut la rencontrer n’est pas nécessairement identique.
Emmaüs : Jésus lui-même commence par écouter une histoire
À la fin de son Évangile, Luc nous offre peut-être la plus belle image de cette manière de faire mission.
Deux disciples quittent Jérusalem et marchent vers Emmaüs.
Ils connaissent Jésus, connaissent les Écritures et savent ce qui vient de se produire.
Et pourtant, ils ne comprennent plus leur propre histoire.
Ils sont déçus.
Ils avaient espéré.
Jésus les rejoint sur la route.
Mais il ne commence pas immédiatement par leur expliquer ce qu’ils auraient dû comprendre.
Il leur demande :
« De quoi discutez-vous en marchant ? »,
puis :
« Quels événements ? »7
Jésus sait pourtant ce qui s’est passé.
Mais il les laisse raconter.
Ils disent leur espérance, leur déception, leur compréhension des événements et ce qu’ils ont entendu au sujet du tombeau vide.
Seulement après les avoir écoutés, Jésus commence à relire leur histoire avec eux à la lumière des Écritures.7
De l’écoute de l’histoire à la fraction du pain
Le récit d’Emmaüs va encore plus loin.
Après la rencontre sur la route vient l’ouverture des Écritures.
Puis les disciples invitent Jésus :
« Reste avec nous. »
Lorsqu’il prend le pain, prononce la bénédiction, le rompt et le leur donne, leurs yeux s’ouvrent et ils le reconnaissent.7
Ils repartent alors immédiatement vers Jérusalem retrouver la communauté.
une histoire personnelle
↓
une écoute
↓
les Écritures
↓
la rencontre du Christ
↓
la fraction du pain
↓
la communauté
↓
la mission
On comprend alors pourquoi le récit d’Emmaüs est si précieux pour une paroisse.
L’évangélisation n’est pas seulement la transmission d’un savoir.
Elle conduit à une rencontre.
Et cette rencontre conduit elle-même vers la communauté, les sacrements et finalement vers la mission.
Inculturer la foi ne signifie pas la diluer
Partir de la culture, de l’histoire ou des croyances d’une personne ne signifie pas affirmer que toutes les croyances se valent.
Paul, à Athènes, part de l’autel consacré au « dieu inconnu », mais il conduit ensuite ses auditeurs vers le Dieu créateur et vers la Résurrection.6
Jésus écoute les disciples d’Emmaüs, mais il les aide ensuite à corriger leur compréhension des événements et leur ouvre les Écritures.7
La mission chrétienne ne consiste donc ni à imposer brutalement une culture à une autre, ni à diluer ce qui fait la singularité de l’Évangile.
Elle cherche un passage, un langage, un point de rencontre à partir duquel le Christ peut être annoncé et reconnu.
Et aujourd’hui, dans nos paroisses ?
Il n’est pas nécessaire de partir à l’autre bout du monde pour rencontrer cette diversité.
Elle existe déjà chez nous.
Dans une même paroisse peuvent se rencontrer des personnes pratiquantes depuis leur enfance, des familles qui reviennent seulement à l’occasion d’un sacrement, des personnes qui recommencent un chemin de foi après plusieurs décennies, des croyants venus d’autres pays, des personnes qui hésitent encore à dire qu’elles croient en Dieu, et d’autres qui cherchent simplement un lieu où déposer une souffrance.
La mission commence peut-être alors par une question très simple :
« Et toi, d’où pars-tu ? »
Non pas pour laisser chacun définitivement là où il se trouve, mais pour pouvoir marcher avec lui.
Luc nous montre un Christ qui rejoint les hommes sur leurs routes.
Et les disciples d’Emmaüs nous laissent peut-être cette image très simple de la mission :
rejoindre quelqu’un sur sa route,
écouter l’histoire qu’il raconte,
l’aider à la relire à la lumière du Christ,
l’accompagner jusqu’à la rencontre,
puis le voir repartir lui-même vers les autres.
Le 18 octobre, en fêtant saint Luc et en découvrant ces « Baroudeurs du Christ » partis à la rencontre d’autres peuples, nous pouvons donc nous poser une question beaucoup plus proche de nous :
Qui le Christ nous demande-t-il aujourd’hui de rejoindre sur sa route ?
Lydie GOYENETCHE
Sources et références
1.
Diocèse de Bayonne, Lescar et Oloron,
« Projection du film : Baroudeurs du Christ – salle paroissiale Biletxea de Baigorry »,
18 octobre 2026 :
diocese64.org
.
2.
Évangile selon saint Luc, 1, 1-4,
Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones (AELF) :
Luc, chapitre 1
.
3.
John Moles,
« Luke’s Preface: The Greek Decree, Classical Historiography and Christian Redefinitions »,
New Testament Studies,
vol. 57, no 4,
Cambridge University Press,
2011,
p. 461-482 :
Cambridge University Press
.
4.
Zachary K. Dawson,
« Does Luke’s Preface Resemble a Greek Decree? Comparing the Epigraphical and Papyrological Evidence of Greek Decrees with Ancient Preface Formulae »,
New Testament Studies,
Cambridge University Press,
2019 :
Cambridge University Press
.
5.
Évangile selon saint Luc, chapitre 4,
notamment l’épisode de la synagogue de Nazareth et les références à la veuve de Sarepta et à Naaman :
Luc, chapitre 4 – AELF
.
6.
Actes des Apôtres, 17, 16-34,
discours de Paul à l’Aréopage d’Athènes :
Actes des Apôtres, chapitre 17 – AELF
.
7.
Évangile selon saint Luc, 24, 13-35,
les disciples d’Emmaüs :
Luc, chapitre 24 – AELF
.

