De l’arche de Noé à la Toussaint : la Création appelée au salut dans le Christ

À Bidart, l’évocation de l’arche de Noé dans une rencontre consacrée au patrimoine local nous invite à redécouvrir un récit du livre de la Genèse. Mais quel lien peut-on établir entre Noé, le Verbe créateur et la fête de la Toussaint ? À travers les Écritures et la tradition chrétienne, nous découvrons un même dessein : Dieu crée par amour et appelle sa Création à trouver son accomplissement dans le Christ.

La Toussaint : célébrer la vocation universelle à la sainteté

Chaque 1er novembre, l’Église catholique célèbre la Toussaint. Contrairement à une confusion fréquente, cette fête ne constitue pas la commémoration des fidèles défunts, qui a lieu le 2 novembre.

La Toussaint célèbre la communion de tous les saints : ceux que l’Église a officiellement reconnus, mais également cette multitude d’hommes et de femmes qui ont répondu à l’amour de Dieu sans nécessairement laisser de trace dans l’histoire.

Quand la fête de la Toussaint a-t-elle été instituée ?

Les origines de la fête remontent aux premiers siècles du christianisme. Dès le IVe siècle, certaines Églises d’Orient célébraient collectivement les martyrs, témoins du Christ.

À Rome, en 609 ou 610, le pape Boniface IV consacra le Panthéon à la Vierge Marie et à tous les martyrs, lors d’une célébration fixée au 13 mai.

Au VIIIe siècle, le pape Grégoire III favorisa une célébration de tous les saints le 1er novembre. Cette date se diffusa plus largement dans l’Occident chrétien au IXe siècle, notamment sous Grégoire IV et Louis le Pieux.

La Toussaint s’est donc progressivement constituée dans la vie liturgique de l’Église. Elle exprime une conviction fondamentale : la sainteté est une vocation offerte à tous. [1]

Dans le livre de l’Apocalypse, saint Jean contemple une multitude innombrable, issue de toutes les nations, de tous les peuples et de toutes les langues (Ap 7, 9).

Cette vision ouvre notre regard sur l’universalité du salut offert dans le Christ. Mais pour comprendre cette vocation, il nous faut revenir aux premières pages de la Bible.

La Genèse : une Création née de la parole de Dieu

Le livre de la Genèse commence par une affirmation essentielle : Dieu est à l’origine de toute la Création.

Par sa parole, Dieu appelle à l’existence la lumière, les eaux, la terre, les végétaux, les animaux et l’être humain.

Le récit répète que cette Création est bonne. L’homme et la femme reçoivent une dignité particulière, puisqu’ils sont créés à l’image de Dieu (Gn 1, 26-27). [2]

Dans la perspective biblique, la Création est voulue, aimée et ordonnée par Dieu.

Le péché et la rupture de l’harmonie originelle

Les chapitres suivants racontent comment le péché introduit une rupture dans la relation de l’humanité avec Dieu, avec autrui et avec la Création.

Cette violence atteint son paroxysme dans le récit qui précède le déluge : la terre est décrite comme corrompue et remplie de violence (Gn 6, 11).

C’est alors qu’apparaît Noé, présenté comme un homme juste, qui marche avec Dieu.

L’arche de Noé : le signe d’une Création que Dieu n’abandonne pas

Le récit du déluge, aux chapitres 6 à 9 de la Genèse, ne raconte pas uniquement une catastrophe. Il révèle également que Dieu préserve la vie au milieu du jugement.

Noé, sa famille et des représentants du monde animal trouvent refuge dans l’arche, traversant les eaux jusqu’à l’apparition d’une terre renouvelée.

Le récit biblique nous fait ainsi contempler une tension entre le jugement porté sur le mal et la fidélité divine envers la vie.

Une alliance avec tous les êtres vivants

Après le déluge, Dieu établit une alliance avec Noé, avec sa descendance et avec tous les êtres vivants.

L’arc-en-ciel en devient le signe visible (Gn 9, 8-17).

Cette alliance possède une dimension universelle remarquable : elle ne concerne pas seulement un peuple particulier, mais l’ensemble du monde vivant. [2]

Nous pouvons y reconnaître une manifestation de la fidélité de Dieu envers sa Création.

Cependant, pour la théologie chrétienne, cette alliance ne prend toute sa profondeur qu’à la lumière du Verbe incarné : Jésus-Christ.

Le Verbe créateur : au commencement était le Logos

L’Évangile selon saint Jean s’ouvre par les mêmes mots que la Genèse : « Au commencement ».

Ce rapprochement nous conduit au cœur du mystère chrétien.

Dans la Genèse, Dieu crée par sa parole. Dans le prologue de Jean, cette Parole est révélée comme le Verbe éternel, le Fils de Dieu.

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. » — Jean 1, 1

Saint Jean affirme que toute chose est venue à l’existence par le Verbe (Jn 1, 3), puis annonce que ce Verbe s’est fait chair (Jn 1, 14). [3]

Voilà une affirmation fondamentale : celui par qui tout a été créé entre lui-même dans l’histoire de sa Création pour la sauver.

Le salut chrétien ne constitue donc pas un projet étranger à la Création. Il révèle sa vocation profonde.

Le Christ, principe et accomplissement de toutes choses

Saint Paul développe cette dimension dans sa lettre aux Colossiens.

Le Christ y est présenté comme celui en qui, par qui et pour qui toutes choses ont été créées (Col 1, 15-17).

Il est également celui par qui Dieu a voulu réconcilier toutes choses, en établissant la paix par le sang de sa croix (Col 1, 20). [4]

Nous découvrons ici une unité entre Création et Rédemption : le Verbe créateur est aussi le Sauveur du monde.

Les semences du Verbe : une lumière présente dans l’humanité

Au IIe siècle, saint Justin Martyr développe une réflexion sur les semences du Verbe, que la tradition désigne également par l’expression latine semina Verbi.

Il reconnaît que certains hommes, avant même la révélation chrétienne ou en dehors de sa connaissance explicite, ont pu accéder à des éléments de vérité grâce à leur participation à la lumière du Logos.

Pour Justin, cette vérité trouve sa plénitude dans le Christ, Verbe de Dieu incarné. [5]

Les semences du Verbe et l’universalité du salut

Le concile Vatican II a repris cette intuition dans le décret Ad gentes.

Il invite les chrétiens à reconnaître avec respect les semences du Verbe présentes dans les traditions et les cultures humaines. [6]

Saint Jean-Paul II rappellera également que l’Esprit Saint agit dans les cœurs et dans la recherche humaine de la vérité, du bien et de Dieu. [7]

Il convient néanmoins de distinguer les semences du Verbe des semences végétales évoquées dans la Genèse. Le rapprochement est symbolique : les premières désignent une participation à la lumière du Logos, et non des éléments matériels de la Création.

De même, l’alliance avec Noé et les semences du Verbe ne sont pas des notions identiques. Elles permettent cependant de contempler deux dimensions complémentaires du dessein divin : la fidélité de Dieu envers le monde créé et l’universalité de son action dans l’histoire humaine.

Dans la foi chrétienne, ces réalités sont comprises à partir de leur origine et de leur accomplissement dans l’unique Verbe incarné.

Saint Irénée : la récapitulation de la Création dans le Christ

Saint Irénée de Lyon, au IIe siècle, développe une théologie de la récapitulation.

Le Christ, nouvel Adam, vient reprendre et accomplir en lui l’histoire humaine, là où le premier Adam avait désobéi.

Cette pensée fait écho à l’épître aux Éphésiens, qui annonce le dessein de Dieu de réunir toutes choses dans le Christ (Ep 1, 10).

L’Incarnation n’est donc pas simplement une intervention ponctuelle dans l’histoire. Elle révèle que toute la Création est orientée vers le Christ, en qui le dessein divin trouve son accomplissement. [8]

Il ne s’agit pas d’affirmer que tous les êtres seront automatiquement sauvés, mais de reconnaître la portée universelle de l’œuvre rédemptrice du Christ.

De l’arche de Noé au baptême : traverser les eaux pour renaître

Le Nouveau Testament établit explicitement un lien entre l’arche de Noé et le baptême.

Dans sa première lettre, saint Pierre rappelle que huit personnes furent sauvées à travers les eaux du déluge.

Il présente ensuite cet événement comme une figure du baptême (1 P 3, 20-21). [9]

De la préservation de la vie à la nouvelle naissance

Dans le récit de Noé, l’arche préserve des vies à travers les eaux.

Dans le baptême chrétien, l’eau devient le signe sacramentel de notre participation à la mort et à la résurrection de Jésus-Christ.

Saint Paul écrit que nous sommes ensevelis avec le Christ par le baptême dans sa mort, afin de mener avec lui une vie nouvelle (Rm 6, 3-4).

Le Catéchisme de l’Église catholique reprend cette lecture typologique : l’arche de Noé préfigure le salut par le baptême. [10]

Le baptême nous introduit ainsi dans la nouvelle Création inaugurée par le Christ ressuscité.

Il constitue également le commencement de notre vocation à la sainteté, que la fête de la Toussaint nous invite chaque année à contempler.

L’Eucharistie : la Création offerte et la communion avec le Christ

Le baptême nous fait entrer dans la vie du Christ. L’Eucharistie nourrit cette vie et approfondit notre communion avec lui et avec son Église.

Dans la célébration eucharistique, l’Église présente le pain et le vin, fruits de la terre, de la vigne et du travail des hommes.

Par l’action de l’Esprit Saint et les paroles du Christ, ils deviennent véritablement son Corps et son Sang.

La matière créée est ainsi assumée dans le mystère sacramentel, sans cesser de nous renvoyer à l’œuvre du Créateur.

L’Eucharistie rend présent le sacrifice pascal du Christ et nous unit à sa victoire sur le péché et sur la mort.

Elle est aussi une anticipation du banquet céleste et de la communion de tous les saints. [10]

La Toussaint : une Création appelée à être transfigurée

Nous pouvons désormais revenir à la célébration de la Toussaint avec un regard renouvelé.

La sainteté n’est pas seulement un idéal moral ou le souvenir d’existences exemplaires. Elle est la participation à la vie même de Dieu, rendue possible par la grâce du Christ.

La multitude des saints, contemplée dans l’Apocalypse, manifeste déjà l’accomplissement du salut dans des vies humaines.

Mais l’espérance chrétienne ne se limite pas au destin de chaque personne.

Saint Paul évoque une Création qui attend d’être libérée de la servitude de la corruption (Rm 8, 19-23).

Et le livre de l’Apocalypse annonce un ciel nouveau et une terre nouvelle (Ap 21, 1-5). [11]

Cette espérance nous permet de comprendre que le salut ne consiste pas simplement à retrouver l’état initial de la Création.

Il s’agit de son accomplissement dans le Christ ressuscité, au sein d’une communion définitive avec Dieu.

À Bidart, quand l’arche de Noé rencontre notre patrimoine

La bibliothèque Toki-Toki de Bidart a choisi une expression évocatrice pour une rencontre culturelle : « L’arche de Noé a fait escale au port de Bidart ».

Cette proposition consacrée au patrimoine local évoque notamment les baleines, les pottoks et les oiseaux qui peuplent l’imaginaire et l’histoire du Pays basque.

Il ne s’agit pas d’une conférence religieuse, mais son titre fait naturellement résonner un récit biblique bien connu. [12]

Ce rapprochement nous rappelle que la culture, l’histoire et le patrimoine peuvent ouvrir de nouvelles questions sur le sens de notre existence.

De l’arche de Noé à la beauté de notre littoral, nous sommes invités à contempler une Création confiée à la responsabilité humaine.

Et pour les chrétiens, cette contemplation peut devenir une invitation à reconnaître le Verbe par qui tout fut créé.

Conclusion : de l’arche de Noé à la communion des saints

Du livre de la Genèse à la vision de la Jérusalem céleste, l’Écriture nous révèle la fidélité de Dieu envers sa Création.

L’alliance avec Noé nous rappelle que Dieu n’abandonne pas le monde vivant. Le prologue de saint Jean nous révèle que toute chose a été créée par le Verbe. Saint Paul nous annonce que toutes choses trouvent leur accomplissement dans le Christ.

Et la Toussaint nous invite à contempler cette vocation à la communion divine, déjà réalisée dans la vie de ceux qui nous ont précédés dans la sainteté.

Le baptême : entrer dans la nouvelle Création

Cette espérance commence sacramentellement avec le baptême, par lequel nous sommes unis à la mort et à la résurrection de Jésus-Christ.

Comme l’arche de Noé préfigurait le passage vers une vie préservée, le baptême nous ouvre à une vie nouvelle dans le Christ.

Pour découvrir le sens de ce sacrement et sa préparation au sein de notre paroisse, consultez notre page : Le baptême des enfants : accueillir la vie de Dieu.

L’Eucharistie : demeurer dans la communion du Christ

Cette vie reçue au baptême est appelée à grandir et à être nourrie par l’Eucharistie.

À chaque messe, nous sommes unis au sacrifice du Christ et à la communion de son Église, sur la terre comme au ciel.

Nous pouvons également confier une intention de prière, une personne vivante, un défunt ou une action de grâce à la célébration eucharistique.

Pour en découvrir le sens et les démarches possibles, consultez : Faire célébrer une messe : comment, pourquoi et quel sens aujourd’hui ?.

La Toussaint nous rappelle finalement que notre vocation ne s’arrête pas à cette vie : nous sommes créés pour aimer, pour être sauvés dans le Christ et pour entrer dans la communion éternelle du Père, du Fils et de l’Esprit Saint.

Et si toute l’histoire de la Création était aussi celle d’un Dieu qui appelle l’humanité à demeurer éternellement dans son amour ?

Lydie GOYENETCHE

Sources bibliques, historiques et théologiques

  1. [1] Origines historiques de la Toussaint : traditions liturgiques d’Orient et d’Occident, Boniface IV, Grégoire III et Grégoire IV. Voir également le Catéchisme de l’Église catholique, n° 946-962, sur la communion des saints.
  2. [2] Bible, livre de la Genèse, chapitres 1 à 9 : Création, déluge et alliance avec Noé.
  3. [3] Bible, Évangile selon saint Jean, 1, 1-18 : prologue du Verbe créateur et incarné.
  4. [4] Bible, épître aux Colossiens, 1, 15-20 : le Christ, principe de la Création et de la réconciliation.
  5. [5] Saint Justin Martyr, Première Apologie, 46, et Deuxième Apologie, 8 et 13 : la participation humaine au Logos et les semences du Verbe.
  6. [6] Concile Vatican II, Ad gentes, n° 11 et 15. Lire le décret sur le site du Vatican.
  7. [7] Saint Jean-Paul II, Redemptoris missio, n° 28-29, et audience générale du 9 septembre 1998. Lire l’audience sur le site du Vatican.
  8. [8] Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, livre III, 18-19 : la récapitulation de l’humanité dans le Christ. Voir aussi Éphésiens 1, 10.
  9. [9] Bible, première épître de saint Pierre, 3, 18-22 : l’arche de Noé comme figure du baptême. Voir également Romains 6, 3-4.
  10. [10] Catéchisme de l’Église catholique, n° 1217-1222 sur les préfigurations du baptême, notamment l’arche de Noé ; n° 1322-1419 sur l’Eucharistie. Consulter le Catéchisme.
  11. [11] Bible, Romains 8, 19-23 ; Apocalypse 7, 9-17 et 21, 1-5 : la communion des saints et la Création nouvelle.
  12. [12] Office de tourisme des Pyrénées-Atlantiques : L’heure Locale de Martine – L’arche de Noé a fait escale au port de Bidart, bibliothèque Toki-Toki. Site de Tourisme 64.